Bernard BUFFET, graveur et lithographe

Bernard BUFFET est l’une des grandes figures de l’art français d’après-guerre, et ses estampes comptent parmi les plus connues du XXe siècle. Ses gravures et ses lithographies, produites par centaines tout au long de sa vie, font aujourd’hui la réputation de l’artiste autant que ses toiles. Pour qui débute une collection d’estampes modernes, c’est un excellent point d’entrée : un artiste majeur, durablement recherché par les collectionneurs, un trait immédiatement reconnaissable, et des estampes qui permettent d’acquérir une œuvre originale à un prix raisonnable, nettement inférieur à celui de ses peintures.

Bernard BUFFET
Le Hibou, 1984
Gravure originale, épreuve d’artiste
(E.A. X/XXX), signée au crayon

Bernard BUFFET
Bouquet de jonquilles et lilas, 1996
Lithographie originale,
numérotée et signée au crayon

Le chef de file du misérabilisme

Bernard BUFFET naît à Paris en 1928. Il entre aux Beaux-Arts à quinze ans, et dès 1948, à vingt ans, il remporte le Prix de la Critique. Le succès est immédiat : on le présente comme l’enfant prodige de l’après-guerre.

Sa peinture est alors rangée sous une étiquette, celle du misérabilisme. Le terme désigne un courant figuratif de l’après-guerre, qui peint un monde pauvre et dépouillé : intérieurs nus, natures mortes austères, visages creusés, Christ en croix, couleurs éteintes. Buffet y est associé dès 1948, avec d’autres jeunes peintres comme Paul Rebeyrolle, André Minaux ou Bernard Lorjou, réunis autour du groupe « L’Homme-témoin ». À une époque où l’abstraction gagne du terrain, ils choisissent de rester figuratifs et de montrer une réalité sans fard, dans le climat d’une France qui sort de la guerre et du rationnement.

Le style de Buffet se reconnaît d’un coup d’œil : formes anguleuses, personnages décharnés, aplats ternes, et un trait noir nerveux qui cerne chaque forme. C’est la clé pour comprendre ses estampes. Un graveur, c’est d’abord quelqu’un qui dessine avec une pointe ou un crayon gras, et le style de Buffet s’y prêtait naturellement. On a parfois l’impression que le papier était sa vraie matière, et que la peinture n’était qu’un dessin agrandi.

La gravure : le trait à nu

Buffet pratique la gravure sur métal dès la fin des années 1940. Son œuvre gravé est en grande partie réalisé à la pointe sèche, une technique où l’on incise directement la plaque de cuivre, sans passer par l’acide. Le geste est franc et ne pardonne pas l’hésitation, ce qui convient bien à son dessin sec, anguleux, presque griffé.

Dans ses gravures, la ligne fait tout le travail. Pas de dégradés ni de grands aplats : des hachures, des contours durs, et un papier blanc qui laisse respirer l’image. Ses paysages urbains, ses natures mortes et ses portraits y gagnent une tension que la couleur adoucirait. Le misérabilisme y apparaît sous sa forme la plus pure : le trait seul, sans fard.

Bernard BUFFET
La Rue, 1955
Gravure référencée sous le n° 10, numérotée et signée au crayon

La lithographie : l’atelier Mourlot et les grandes séries

C’est surtout en lithographie que Buffet a produit en nombre. Comme beaucoup de grands artistes de son époque, il travaille avec les ateliers parisiens, en particulier chez Mourlot, où Pablo Picasso, Marc Chagall ou Joan Miró étaient des habitués.

La lithographie lui permet d’aborder des projets plus ambitieux que la gravure isolée : des séries entières, pensées comme des ensembles. On y retrouve ses grands thèmes : le cirque et ses clowns, les villes (Paris, New York, les villes de France), les fleurs, les oiseaux, la corrida, les natures mortes. Il a aussi illustré des livres, dont une édition de L’Enfer de Dante, vaste entreprise de lithographies à l’image de l’ampleur du texte, et consacré des lithographies à Don Quichotte, ce chevalier maigre et solitaire dont la silhouette longiligne semblait faite pour son dessin.

Si les peintures de jeunesse de Buffet sont sombres, certaines lithographies déploient des couleurs franches (jaunes, rouges, verts, bleus intenses), toujours cernées du même trait noir. Ce contraste entre l’éclat de la couleur et la dureté du dessin donne à ces estampes une présence très affirmée, y compris dans de petits formats.

Bernard BUFFET
Marguerites dans un mazagran, 1985
Lithographie n° 466 (Sorlier, tome II),
numérotée et signée au crayon

Bernard BUFFET
Bouquet de fleurs, circa 1983
Gravure, éditions Lacourière/Frélaut,
numérotée et signée au crayon

Les albums et portfolios : l’exemple de Don Quichotte

Au-delà des planches isolées, Buffet a réalisé plusieurs albums, c’est-à-dire des ensembles de lithographies conçus, imprimés et publiés ensemble, le plus souvent autour d’un texte littéraire. L’album désigne l’ensemble publié ; le portfolio est la chemise ou l’emboîtage qui le contient. Un album se présente ainsi généralement dans un portfolio, avec une page de titre et une justification du tirage, qui précise le nombre d’exemplaires, leur répartition et leur numérotation. Chaque planche y est numérotée et, le plus souvent, signée par l’artiste. Cette organisation en fait un objet de collection à part entière : l’ensemble a été pensé comme un tout, et c’est sous cette forme qu’il se comprend le mieux.

L’album Don Quichotte de Bernard Buffet, d’après le roman de Cervantès, publié à Paris par Maurice Garnier, éditeur, et achevé d’imprimer en 1989, en est un exemple particulièrement représentatif. Cet ouvrage, présenté dans un portfolio toilé, comprend dix lithographies originales en couleurs, réalisées sur vélin d’Arches et tirées sur les presses de l’Imprimerie Mourlot. Les textes de Cervantès y sont calligraphiés par Buffet lui-même, dont l’écriture anguleuse, la même que celle de sa signature, se retrouve jusque dans la page de titre, la justification du tirage et la table des illustrations.

Don Quichotte, 1989
Maurice Garnier éditeur
Portfolio toilé de l’album

Page de titre
Cervantès, Don Quichotte,
lithographies par Bernard Buffet

Justification du tirage
Exemplaire n° 13/200,
signé au crayon par l’artiste

Les dix planches suivent le fil du roman : Don Quichotte, Don Quichotte dans sa bibliothèque, Sancho Pança, La Rencontre avec les muletiers, Les Moulins à vent, Les Troupeaux de moutons, Don Quichotte en cage, Sancho Pança et la huppe, Don Quichotte et la duègne barbue et Don Quichotte et les oiseaux. Buffet y oppose la silhouette émaciée du chevalier, au visage creusé et aux cheveux hérissés, à la corpulence arrondie de son écuyer, dans des scènes cernées de son trait noir habituel, que des aplats de couleur franche viennent relever.

Le tirage est de 235 exemplaires, répartis comme suit :

  • 30 exemplaires de tête, numérotés de 1 à 30 sur 200, comportant une suite des noirs seuls numérotée de 1 à 30 sur 30 ;
  • 170 exemplaires numérotés de 31 à 200 sur 200 ;
  • 10 exemplaires d’artiste, numérotés de I à X sur XXX, comportant une suite des noirs seuls numérotée de I à X sur X ;
  • 20 exemplaires d’artiste, numérotés de XI à XXX sur XXX ;
  • 5 exemplaires réservés aux collaborateurs du livre, lettrés de A à E.

La justification précise que toutes les planches sont signées par l’artiste. La suite des noirs seuls, réservée aux exemplaires de tête et aux dix premiers exemplaires d’artiste, présente le même dessin débarrassé de la couleur : on y lit mieux la construction du trait, proche de celle de la gravure.

Bernard BUFFET
Don Quichotte, 1989
Épreuve en couleurs, 13/200

Bernard BUFFET
Don Quichotte, 1989
Suite en noir, 13/30

Bernard BUFFET
Don Quichotte dans sa bibliothèque, 1989
Épreuve en couleurs, 13/200

Bernard BUFFET
Don Quichotte dans sa bibliothèque, 1989
Suite en noir, 13/30

Bernard BUFFET
Les Moulins à vent, 1989
Épreuve en couleurs, 13/200

Bernard BUFFET
Les Moulins à vent, 1989
Suite en noir, 13/30

Pour le collectionneur, un album se juge d’abord à sa complétude : toutes les planches, la page de titre, la justification du tirage et le portfolio d’origine. Il convient de vérifier que la numérotation est cohérente d’une planche à l’autre et avec celle de la justification (ici, l’exemplaire n° 13/200 est un exemplaire de tête, accompagné de sa suite des noirs numérotée 13/30). Les planches sont parfois vendues séparément : elles restent des lithographies originales signées, mais un album complet, avec ses documents d’origine, conserve en général une valeur supérieure à la somme de ses planches, et sa dispersion est difficilement réversible.

Une œuvre prolifique, et pourquoi c’est une bonne nouvelle

Buffet a énormément produit, et cela a longtemps joué contre lui. Dans les années 1970 et 1980, une partie de la critique lui reprochait cette abondance, et le monde de l’art s’est détourné de lui. Il est pourtant resté très populaire auprès du public, en particulier au Japon, où un musée entier lui est consacré. Depuis, sa réputation s’est rééquilibrée : la grande rétrospective du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, en 2016, l’a remis au premier plan.

Pour le collectionneur, c’est plutôt une bonne nouvelle. Une œuvre abondante, c’est un vaste choix, entre séries célèbres et pièces isolées, petits formats et grandes compositions. On peut commencer modestement et monter en gamme au fil de ses découvertes.

Un artiste parmi les plus recherchés du marché

Cette abondance ne dilue pas l’intérêt des collectionneurs, bien au contraire. Bernard BUFFET fait partie des cent peintres les plus cotés au monde, et sa cotation est à la fois soutenue et constante : elle ne dépend pas d’un effet de mode ou d’une exposition récente, elle se maintient d’une année sur l’autre. Ses toiles atteignent des prix élevés en ventes publiques, et cette demande de fond profite à l’ensemble de son œuvre.

L’estampe en bénéficie directement. Les gravures et lithographies de Buffet sont activement recherchées par les collectionneurs, en France comme à l’international, et le marché est suffisamment actif pour qu’une pièce de qualité trouve preneur sans difficulté. Pour un amateur, c’est un point à ne pas négliger : on acquiert une œuvre originale d’un artiste dont la reconnaissance ne se discute plus, à un prix raisonnable. L’estampe de Buffet n’est pas bon marché, mais elle reste nettement moins chère qu’une peinture. On achète d’abord une estampe pour le plaisir de la regarder, mais savoir que l’artiste est durablement valorisé est un confort supplémentaire.

Bernard BUFFET
Le Clown Rouge, 1968
Lithographie de la suite Mon Cirque, référencée sous le n° 139 (Sorlier, tome I)

Les catalogues raisonnés

Comme pour Picasso, le premier réflexe est de consulter le catalogue raisonné. Pour l’estampe de Buffet, trois ouvrages font référence : un pour la gravure, deux pour la lithographie. Tous ont paru du vivant de l’artiste, entre 1979 et 1987.

Bernard Buffet graveur (1948-1980)

Couverture de Bernard Buffet graveur, Maurice Rheims, 1983

Ce catalogue de l’œuvre gravé, de 1948 à 1980, a été rédigé par Maurice Rheims et publié en 1983 par les Éditions d’Art de Francony et les Éditions Maurice Garnier. Il compte 244 pages et reproduit 367 pointes sèches, réparties entre des estampes et huit livres illustrés. Maurice Garnier, marchand et éditeur historique de Buffet, a donc accompagné la publication de ce volume.

⬅︎ Couverture de Bernard Buffet graveur, Maurice Rheims, 1983

Bernard Buffet lithographe I (1952-1979)

Le premier volume consacré aux lithographies est l’œuvre de Charles Sorlier, lithographe de l’atelier Mourlot, connu notamment pour avoir travaillé avec Marc Chagall. Il recense les lithographies originales publiées de 1952 à 1979, et a paru en 1979 aux Éditions Michèle Trinckvel (Draeger), à Paris. Il présente 325 lithographies reproduites, pour la plupart en couleur, et comprend trois lithographies originales, dont la couverture et deux hors-texte.

Couverture de Bernard Buffet lithographe I, Charles Sorlier, 1979 ➡︎

Bernard Buffet lithographe II (1979-1986)

Le second volume, également de Charles Sorlier, couvre les lithographies publiées de 1979 à 1986 et a été publié en 1987 par les Éditions André Sauret, à Monte-Carlo. Il est préfacé par Sylvie Forestier et répertorie les numéros 326 à 515, avec un complément au premier volume.

⬅︎ Couverture de Bernard Buffet lithographe II, Charles Sorlier, 1987

Comment s’en servir

Les lithographies de Buffet sont généralement citées par leur numéro dans le catalogue de Sorlier : on trouve par exemple la mention « Sorlier 435 » dans les descriptions d’œuvres. Les trois ouvrages recensent les estampes, reproduisent les images, et donnent les informations essentielles : technique, dimensions, date, imprimeur, tirage. Les gravures s’arrêtent à 1980 et les lithographies à 1986 : les œuvres postérieures à ces dates ne figurent donc pas dans ces volumes.

Que vérifier en comparant votre estampe au catalogue ? Les dimensions de l’image et du papier, la technique, l’imprimeur, le nombre d’exemplaires du tirage, et la présence ou non d’une signature. Un détail qui ne concorde pas peut vouloir dire qu’il s’agit d’une autre version, ou d’une reproduction.

La signature de Buffet

La signature de Bernard BUFFET est facile à reconnaître : de grandes lettres anguleuses, tracées d’un geste rapide, dans le même esprit que son dessin. Elle apparaît sous trois formes bien distinctes, qu’il ne faut pas confondre : la signature au crayon, la signature à l’encre et la signature dans la planche.

La signature au crayon

C’est la signature tracée à la main par l’artiste sur l’épreuve, une fois le tirage réalisé. Elle figure en bas à droite en général, accompagnée de la numérotation en bas à gauche, également au crayon (par exemple 45/120). Chez Buffet, la numérotation est la norme, ce qui donne tout son sens à la mention « E.A. » (voir plus bas).

Signature au crayon de Bernard BUFFET,
en bas à droite de l’épreuve

La signature à l’encre

Quelques lithographies, dont principalement celles de la série du cirque, ont été signées à l’encre. Comme la signature au crayon, il s’agit d’une signature manuscrite, tracée par l’artiste sur l’épreuve : seul l’outil change. Le trait est plus appuyé et plus régulier que celui du crayon, et il se distingue d’une signature imprimée par l’absence de points de trame à la loupe.

Bernard BUFFET
Clown à la trompette, 1968, série du cirque
Lithographie référencée sous le n° 145 (Sorlier, tome I), numérotée 7/120 et signée à l’encre

La signature dans la planche

Beaucoup de lithographies portent une signature « dans la planche », que l’on dit aussi « dans la pierre ». Elle est dessinée par l’artiste sur la pierre ou la plaque lithographique, en même temps que l’image, et imprimée avec elle. Elle fait donc partie de la lithographie elle-même, et elle est parfois accompagnée de la date.

Il s’agit de lithographies authentiques, et il en existe de très belles. Cette mention se décrit simplement pour ce qu’elle est : une lithographie signée dans la planche, par opposition à une lithographie signée au crayon ou à l’encre. Ce sont des informations différentes, qui comptent au moment de décrire et d’estimer l’œuvre.

Bernard BUFFET
Les deux oiseaux, 1967
Lithographie référencée sous le n° 104 (Sorlier, tome I), signée dans la planche

Reproductions et faux : le bazar des plateformes

C’est un sujet important : comme pour tout artiste reconnu et coté, il existe des faux de Bernard BUFFET. Plus un nom est recherché, plus il attire les contrefaçons et les ventes trompeuses, et Buffet n’y échappe pas. Sur les plateformes de vente en ligne généralistes, de nombreuses annonces présentées comme des « lithographies de Bernard BUFFET » ne concernent pas des lithographies originales, et le cas est très fréquent. Ce sont des impressions offset, des affiches, des pages de livres ou de catalogues, des reproductions photomécaniques de lithographies ou de peintures. Certaines sont vendues honnêtement comme telles, d’autres reçoivent des artifices pour passer pour des estampes originales.

Voici les plus courants :

  • La signature imprimée. Sur une reproduction, la signature est imprimée avec le reste de l’image, ce qui peut donner l’illusion d’une signature à la main. Une loupe suffit souvent à trancher : une signature au crayon se voit dans le grain du papier, alors qu’une signature imprimée se décompose en minuscules points de trame, comme le reste de l’image.
  • La numérotation imprimée. Même procédé : le « 45/120 » est imprimé, et non tracé au crayon. Quand plusieurs exemplaires affichent exactement le même numéro, le doute n’est plus permis.
  • La fausse cuvette. La cuvette est le creux laissé dans le papier par la plaque de métal lors du tirage d’une gravure. Sur certaines reproductions, on trouve une cuvette gaufrée après coup, pour imiter une gravure. Elle est souvent trop régulière, et ne correspond pas aux limites réelles de l’image. À noter qu’une lithographie, imprimée à plat, n’a normalement pas de cuvette.
  • Le papier. Les estampes de Buffet sont tirées sur de beaux papiers (on rencontre souvent de l’Arches ou du Rives), épais, mats, au grain visible. Une reproduction se trouve plus souvent sur papier couché, brillant ou fin.
  • Le vocabulaire. « Tirage d’art », « estampe d’art », « lithographie d’après », ou même « signée dans la planche » : certaines descriptions emploient ces mentions pour désigner de simples reproductions. Seules la loupe, la comparaison au catalogue raisonné et la photo du papier permettent de trancher.
  • Le prix. Un tarif très inférieur à ceux du marché doit alerter, d’autant plus que la demande pour Buffet est soutenue.

Ces faux sont parfois grossiers, et se reconnaissent assez vite. Le sujet est imprimé d’après une véritable lithographie, à laquelle on ajoute une fausse numérotation et une fausse signature : cette pratique est absolument interdite. D’autres faux sont imprimés directement à partir d’épreuves authentiques, numérotées et signées, la numérotation et la signature étant alors imprimées avec l’image. Dans les deux cas, ce sont des tirages illicites, l’œuvre de l’artiste étant protégée par le droit d’auteur. Certaines pièces enfin sont de simples copies d’après l’artiste, qui ne sont pas de sa main.

Faux grossier
d’après une véritable lithographie
Fausse numérotation (14/375)
et fausse signature

Faux grossier
d’après une véritable lithographie
Fausse numérotation (112/175)
et fausse signature

Copie
d’après Bernard BUFFET
Œuvre qui n’est pas
de l’artiste

Le réflexe à avoir : demandez des photos en haute définition de la signature, du papier et du verso, comparez l’œuvre au catalogue raisonné, et privilégiez un vendeur qui accepte de répondre précisément à vos questions.

Les épreuves d’artiste (E.A.) chez Buffet

Bernard BUFFET était un artiste très pointilleux sur ses tirages. De vraies épreuves d’artiste existent, mais elles sont rares, et elles sont numérotées comme le reste de l’édition.

Bernard BUFFET
Bouquet de soucis dans un vase, 1985
Lithographie originale, épreuve d’artiste (E.A. XII/XXX), signée au crayon

On rencontre par ailleurs des estampes simplement justifiées « E.A. », sans numéro. Dans la grande majorité des cas, il s’agit de surtirages : des exemplaires imprimés en plus de l’édition officielle, dont la justification ne correspond pas à une épreuve d’artiste au sens strict.

Elles peuvent porter une signature authentique, mais elles ne figurent pas dans le tirage voulu à l’origine, et leur valeur auprès des collectionneurs est moindre que celle d’une estampe numérotée. On en trouve beaucoup sur le marché, et il est utile de savoir les reconnaître pour les décrire et les estimer correctement.

Il existe toutefois une exception, qui reste rare : les épreuves que l’artiste destinait à ses proches. Celles-ci portent la mention « E.A. » de la main de l’artiste, et sont le plus souvent dédicacées. Ce n’est pas un tirage commercial, mais un geste personnel, que la dédicace et l’écriture manuscrite permettent de reconnaître.

Bernard BUFFET
Dante, 1976
Gravure référencée sous le n° 358, éditions Lacourière/Frélaut
Justification « E.A. » et signature au crayon authentiques

Le réflexe à avoir : devant une estampe de Buffet justifiée « E.A. » sans numéro, vérifiez sur quelle base elle est présentée et consultez le catalogue raisonné. Si l’estampe est dédicacée, il est également utile de savoir à qui elle était destinée et comment elle est parvenue jusqu’à son propriétaire actuel : cette provenance fait partie de la valeur de la pièce.

Les lithographies rehaussées : des œuvres uniques

Il existe, plus rarement, des lithographies que Bernard BUFFET a reprises à la main après le tirage, en les rehaussant à la mine de plomb. Le rehaut désigne cette intervention directe de l’artiste sur l’épreuve imprimée : des traits et des hachures qui s’ajoutent à l’image lithographique. L’épreuve cesse alors d’être un exemplaire parmi d’autres. Elle devient une œuvre unique, exceptionnelle, à mi-chemin entre le dessin et la lithographie.

Torero au fond rouge, vers 1966, en est un exemple. Cette lithographie originale, tirée sur papier vélin d’Arches au format de 75 x 54 cm, a été entièrement rehaussée à la mine de plomb par l’artiste. Elle est numérotée et signée à la mine de plomb, certifiée et répertoriée au catalogue raisonné sous le numéro 100.

Bernard BUFFET
Torero au fond rouge, circa 1966
Lithographie entièrement rehaussée à la mine de plomb, référencée sous le n° 100 du catalogue raisonné

Ces pièces restent rares, et elles doivent être décrites avec précision : mention du rehaut à la mine de plomb, référence au catalogue raisonné, certificat d’authenticité. Comme pour les épreuves d’artiste, le réflexe à avoir est de s’assurer que l’intervention est bien de la main de l’artiste, et de demander la provenance de l’œuvre.

Le coin du collectionneur

Combien ça coûte ? Les estampes signées et numérotées de Buffet se situent dans une fourchette très large. Les petits formats et les pièces les moins demandées se trouvent à partir de quelques centaines d’euros, tandis que les grandes compositions, les séries célèbres et les tirages en couleurs les plus recherchés atteignent plusieurs milliers d’euros.

Où acheter ? En galerie de confiance, évidemment. La Galerie 125 est une référence incontournable pour les lithographies et gravures de Bernard BUFFET, auxquelles elle s’est spécialisée : vous y trouverez des œuvres sélectionnées, décrites avec précision, et un interlocuteur qui connaît l’artiste (voir notre page Acheter dans une galerie de confiance).

Les ventes aux enchères sont aussi une option, mais elles demandent quelques précautions. L’état des œuvres y est très variable : on rencontre souvent des estampes insolées, ou abîmées par un encadrement mal adapté, et il est prudent de demander un rapport d’état et des photos détaillées. Il faut aussi tenir compte des frais, qui s’ajoutent au prix d’adjudication : les frais de vente représentent en général de l’ordre de 30 %, et l’expédition coûte souvent entre 100 et 150 €. Une fois ces frais ajoutés, le prix final est souvent plus élevé que celui d’une galerie spécialisée, qui propose en outre des œuvres en bon état, un conseil personnalisé et, le plus souvent, un certificat d’authenticité. Ce document garantit l’authenticité de l’œuvre et accentue sa valeur en cas de revente.

Sur les plateformes généralistes, soyez particulièrement vigilant (voir plus haut la section sur les reproductions et les faux).

Que demander au vendeur ? La technique, l’imprimeur, la référence dans le catalogue raisonné (le numéro Sorlier pour une lithographie), le tirage et la numérotation, l’état de conservation, des photos nettes de la signature et du verso, ainsi que la remise d’un certificat d’authenticité. Un vendeur sérieux répond à toutes ces questions sans difficulté.

Et la conservation ? Une estampe craint la lumière directe, l’humidité et les cadres en carton acide. Si vous faites encadrer, demandez un passe-partout de conservation et un verre filtrant les UV (nous en parlons dans l’article sur l’encadrement).

Pour aller plus loin

Pour voir ce que Buffet a produit en estampe, le mieux reste de feuilleter les catalogues raisonnés, qui se consultent en bibliothèque ou s’achètent d’occasion. Et si l’envie d’acquérir une œuvre vous prend, découvrez les lithographies de Bernard BUFFET disponibles à la Galerie 125.

Les marchands d’estampes

Continuons notre tour d’horizon du marché de l’estampe en nous intéressant aux marchands d’estampes en France. Qui sont-ils, et comment voient-ils ce marché ?

Dans la première partie de ce dossier, nous avions constaté que l’estampe est un petit marché, plutôt stagnant malgré un regain de dynamisme ces dernières années. Ces tendances provenaient de l’observation des données de ventes aux enchères, et méritaient d’être complétées par la synthèse du sentiment des marchands d’estampe.

L’ambition du présent article est d’analyser quelques pratiques de marchands, afin de comprendre les initiatives qui donnent une raison d’être optimiste sur le futur de ce sous-marché, malgré, nous le verrons, un sentiment d’inquiétude affiché.

Cet article se propose d’abord de dimensionner le tissu des marchands d’estampe en France, puis d’évoquer les résultats d’une enquête auprès des marchands français réalisée par Claire Gauzente. Nous présenterons ensuite quelques initiatives de professionnels et d’institutions qui œuvrent pour dynamiser le secteur.

Panorama de la vente d’estampe

Démarrons par un bref panorama de la vente d’estampe dans le monde. On va se demander combien de marchands d’estampe existent, et quelles sont les spécialités les plus représentées. On évoquera ensuite rapidement les canaux de vente privilégiés, et le cadre sera ainsi posé.

La chambre syndicale des marchands d’estampes (la CSEDT) regroupe une cinquantaine de marchands d’estampes français et européens. On peut mettre en regard ce chiffre avec les 150 adhérents à l’assocation des marchands d’estampes internationaux (l’IFPDA).

Disons-le tout de suite, le secteur de l’estampe est relativement petit, comparé au marché de l’art global. Il existe par exemple 2200 galeries en France pour l’art contemporain uniquement.

[su_note note_color=”#c9d1f9″]La Chambre Syndicale de l’Estampe

La Chambre Syndicale de l’Estampe, du Dessin et du Tableau s’est constituée en 1919 comme syndicat professionnel, avec l’objectif de défendre les intérêts des marchands et experts de l’estampe en particulier. Elle fédère une cinquantaine de marchands européens et internationaux.

Parmi ses réalisations récentes, elle est notamment intervenue auprès de la commission européenne pour obtenir une réduction du taux de la TVA applicable aux œuvres d’art. Elle a aussi produit une charte de l’estampe dite “originale”, permettant de créer les conditions de confiance nécessaires pour ce marché. Par ailleurs, la CESDT a rédigé/constribué à rédiger la convention collective des galeries d’art. Elle se donne aussi pour mission d’animer le secteur, avec entre autres l’organisation du salon Paris Print Fair.[/su_note]

Pour autant, toutes les galeries n’adhèrent pas aux associations de professionnels, et il existe une pléthore de structures qui commercialisent des estampes sur le premier marché sans en faire leur spécialité. On pense aux vendeurs et éditeurs d’estampes contemporaines, de street art ou de bande-dessinée, qui diffusent des estampes en parallèle d’œuvres uniques.

Les dénombrer ne serait pas pertinent. Pour le moment, observons simplement que les marchands d’estampes sont en nombre restreint. Intéressons-nous plutôt à ce qu’ils vendent. Sur les 150 membres de l’IFPDA – l’association internationale des marchands d’estampe – 24 galeries vendent de l’art ancien, 77 galeries de l’art moderne, et 106 galeries de l’art contemporain. Cette répartition suit fidèlement le marché de l’art global. Notons que la catégorie “estampes japonaises” a été créée à part, peut-être par souhait de développer ce segment, qui est réputé attirer les jeunes collectionneurs.

Parmi les canaux de vente privilégiés de ces galeries, la vente physique est toujours la plus représentée, surtout dans l’estampe ancienne, où le public exprime la nécessité de consulter les œuvres sur place et d’entretenir des liens avec le galeriste-prescripteur. La vente sur catalogue a toujours court régulièrement dans le secteur de la bibliophilie et de l’estampe ancienne.

Même si les places y sont chères, les marchands les plus argentés participent à des foires, qui sont un des canaux de vente privilégiés du marché de l’art. Citons la foire de l’IFPDA Print Fair à New-York, la London Print Fair et, plus proche de nous, le nouveau salon Paris Print Fair.

[su_note note_color=”#c9d1f9″]Le salon Paris Print Fair

Le Paris Print Fair est le nouveau salon consacré à toutes les formes d’estampe. Sa deuxième édition a eu lieu en mars 2023, durant la semaine du dessin à Paris, idéalement situé dans le réfectoire du Couvent des cordeliers. Le Paris Print Fair accueille 20 galeries internationales, et propose une grande diversité d’estampes du XVème siècles à nos jours. Le salon ambitionne d’être le plus éclectique d’Europe, au contraire par exemple du London Original Print Fair qui se concentre sur l’estampe contemporaine. Et le succès est au rendez-vous, avec une très bonne couverture médatique et plusieurs milliers d’entrées sur les quatre jours du salon.

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Au-delà de la présence physique, les maisons de ventes aux enchères et les galeries spécialisées ont peu à peu investi le commerce en ligne, à la faveur de la digitalisation des échanges commerciaux et des nouveaux comportements d’achat. Selon une étude portant sur les arts africains classiques, 72% des collectionneurs avaient réalisé un achat d’œuvre d’art en ligne en 2022, sans consulter l’œuvre avant de passer à l’achat (on parle d’œuvres coûtant moins de 5000€).

En France, les galeries en ligne d’estampes les plus anciennes et expérimentées sont Le Coin des Arts, la galerie Michelle Champetier (présent en ligne depuis 2003) et Place des arts (fondée en 1997). De nombreuses galeries, qui n’ont pas la possibilité de développer un espace e-commerce, commercialisent leurs œuvres via des plateformes comme Amorosart ou Artprice. Enfin, Ebay reste bien sûr une grande plateforme d’échange pour les œuvres inférieures à 500€.

Un marché stable mais des professionnels pessimistes

En 2013, Claire Gauzente, professeure des Universités en économie et management, s’est entretenue avec une trentaine de professionnels de l’estampe contemporaine, dont plusieurs galeristes. Son étude a fait émerger le paradoxe suivant : les professionnels posent un regard pessimiste sur ce marché, alors que l’estampe a le vent en poupe aux enchères, et que, selon la chercheuse, l’environnement est propice au développement du marché grâce à une création artistique dynamique, une implication institutionnelle et plusieurs manifestations importantes autour de l’estampe.

Certains galeristes estiment qu’il n’y a pas de marché de l’estampe en France, et les marchands ont des difficultés à renouveler leur clientèle et à se maintenir à flot – bien qu’il n’y ait pas de faillite à déplorer durant la dernière décennie. Entre autres raisons de ce pessimisme affiché, la place que l’estampe occupe parmi les autres médiums. Elle a bien sûr des affinités avec le livre rare et le dessin, qui la desservent parfois (l’estampe étant perçue comme moins importante que le dessin, ou confondu avec lui). Ensuite, l’estampe est clairement subordonnée à la peinture, comme le montrent les résultats de cette catégorie aux enchères (voir cet article). Enfin, la photographie, qui a connu un boom depuis les années 1980 dans les institutions, fait concurrence à l’estampe.

Parmi les autres freins identifiés par les marchands, on peut évoquer la nécessité de former leur clientèle aux techniques de l’estampe (Comment est fabriquée une gravure ? Que signifie la numérotation ?), ainsi que les problématiques liées aux concepts d’originalité (Est-ce qu’une estampe est une reproduction ? A-t-elle de la valeur en tant qu’œuvre originale ?)

En tous cas, les marchands ont le sentiment que ce segment de marché ne grossit pas, et qu’il est difficile d’intéresser une nouvelle génération d’amateurs à ces techniques complexes. Pour comprendre si cette perception se traduit en performances commerciales, il serait pertinent d’analyser les chiffres de ventes des marchands, qui ne sont pas facilement disponibles.

Les marchands d’estampe dynamisent le secteur

Pour autant, on observe un dynamisme important des professionnels du secteur, qui défendent ce medium et œuvrent à le valoriser auprès du public, notamment en organisant et en participant à des foires et salons. Citons, à Paris, le “Salon International du livre rare & des arts graphiques” ainsi que le Paris Print Fair, spécialisé dans l’estampe.

Les galeries d’estampes représentent le canal de vente le plus important. Elles jouent un rôle considérable auprès du public pour rendre l’estampe accessible, avec un maillage du territoire et des possibilités de vente par correspondance développées. Les galeristes sont passionnés et font beaucoup de pédagogie autour des techniques de l’estampe. Enfin, ils participent à installer la confiance sur ce marché, en augmentant l’expertise et la compréhension de ce medium, à travers des institutions comme la CSEDT.

J’ai eu la chance de rencontrer deux galeristes d’estampe au Paris Print Fair 2023. Nous avons discuté de leurs activités et de leur vision du marché de l’estampe. Voyons les efforts qu’ils mettent en œuvre pour contribuer à valoriser ce médium.

Le Coin des Arts

J’ai dédié un portrait à Thaddée Poliakoff et sa galerie le Coin des Arts, qui œuvre au quotidien pour diffuser l’estampe moderne. M. Poliakoff a souvent innové, pour “pousser les murs” d’une des plus petites galeries de la capitale, en ouvrant un deuxième espace dans le Marais, et un site de vente en ligne. Il affiche une volonté de vendre au juste prix, et l’élitisme n’a pas sa place à la galerie. L’objectif affiché est de rendre l’estampe accessible au plus grand nombre, et la portée de la vente en ligne permet de capter le dynamisme récent de ce canal de vente.

Thaddée Poliakoff ajuste la présentation au Paris Print Fair (📷 INU Studio)

La galerie Christian Collin

Christian Collin est un hyperactif. Il a installé sa galerie spécialisée en 2005, préside la chambre syndicale regroupant les marchands d’estampe (la CSEDT) depuis 2017, et a participé à la création du salon Paris Print Fair en 2019. Il est donc bien placé pour prendre le pouls du marché.

M. Collin considère que le marché s’est stabilisé, et que le nombre de collectionneurs et de marchands n’a pas tendance à augmenter. Il constate lui aussi les difficultés pour les galeristes à faire grossir leur clientèle, dans un contexte de concurrence avec les maisons de vente aux enchères, qui organisent régulièrement des ventes spécialisées.

Au passage, le galeriste avertit sur le manque d’expertises de certains acteurs, ce qui doit inciter le collectionneur averti à bien sélectionner ses sources d’approvisionnement. Autre difficulté, le sourcing des pièces, surtout dans l’estampe ancienne, où la quantité d’œuvres disponibles s’amenuise.

Le galeriste prévoit que la stabilité va perdurer, ce qui, selon lui, et si l’on veut voir le verre à moitié plein, protège le milieu de l’estampe des dérives mercantiles du marché de l’art contemporain.

J’ai été ravi de constater la passion de Christian Collin pour ce medium et sa mobilisation pour le défendre au travers des actions de la CSEDT. Pour aller plus loin, M. Collin a récemment accordé aux Nouvelles de l’estampe une interview très complète.

L’estampe est un exercice d’humilité

Nous l’avons vu, le secteur de l’estampe est relativement petit, avec 150 galeries adhérentes à l’association internationale des marchands d’estampe, contre 2200 galeries d’art contemporain en France uniquement.

Certains marchands français, avec d’autres professionnels du secteur, sont pessimistes en observant un marché stagnant, avec peu de nouveaux entrants du côté des collectionneurs ou des marchands. Ils font part de plusieurs freins, et d’abord la subordination de l’estampe avec la peinture, et sa concurrence avec la photographie. La complexité des techniques de l’estampe et de la notion d’œuvre “originale”, qui demande la maîtrise de la justification (numérotation et signature) demandent d’éduquer le public ou de s’adresser à des collectionneurs avertis.

Pour autant, nous observons que le secteur est dynamisé par des marchands qui ne perdent pas espoir. Certains déplacent leur activité traditionnelle sur internet, quand d’autres se fédèrent pour organiser des manifestations autour de la vente d’estampe ou de sa médiation. Ces expériences mériteraient d’être analysées plus avant afin d’en tirer des bonnes pratiques qui bénéficieraient à tout le secteur.

Même si le commerce de l’estampe est “un exercice d’humilité” selon Christian Collin, il y a des raisons d’être optimiste quant à la diffusion de l’estampe.

Sources

  • Bertrand, Luc. Entretiens avec Thaddée Poliakoff et Christian Collin au Paris Print Fair 2023.
  • Chicha-Castex, Céline. « Entretien avec Christian Collin, marchand d’estampes et président de Chambre syndicale de l’estampe, du dessin et du tableau (CSEDT) ». Nouvelles de l’estampe, nᵒ 268, 268, novembre 2022.
  • Gauzente, Claire. « Valeur(s) de l’estampe contemporaine en France ». Nouvelles de l’estampe, nᵒ 261, 261, janvier 2018, p. 80‑92.
  • Poulard, Frédéric. « Marchands d’estampes à Paris : statuts et jugement esthétique: » Ethnologie française, vol. Vol. 35, nᵒ 1, mars 2005, p. 73‑80.

Tour d’horizon du marché de l’estampe

(Cet article a été publié en anglais sur artmarketstudies.org)

Obtenir une image fidèle du marché de l’estampe n’est pas chose aisée. En effet, ce marché ne génère pas des sommes colossales, à l’inverse des ventes millionnaires de peintures.

Très petit marché, l’estampe apparait sous-valorisée en France, alors que ce medium dispose d’un potentiel de développement important, et présente un regain de dynamisme ces dernières années, notamment boosté par les ventes en ligne.

Nous appellons “estampe” toute œuvre d’art multiple et pourtant originale telles que la gravure, la lithographie ou la sérigraphie. Les estampes sont la plupart du temps imprimées sur papier, réalisées par des artistes de toutes époques. Elles forment une catégorie à part au sein des mediums d’art et du marché de l’art, qui permet de rendre l’art accessible à tous.

Voici donc un dossier sur le marché de l’estampe, marché qui mérite d’être mis en lumière, et dont la compréhension partagée bénéficierait au développement du secteur.

Ce dossier est organisé en quatre parties. La première – cet article – se propose de périmetrer ce marché en évoquant quelques chiffres de performances clés. Les parties suivantes s’intéresseront aux marchands, aux collectionneurs et enfin aux freins et opportunités de ce marché. Il sera alors temps de proposer des recommandations pour faire croître ce petit marché à fort potentiel.

Ce que nous apprennent les ventes publiques

Débutons ce tour d’horizon du marché de l’estampe par l’observation de deux graphiques-clés, permettant d’illustrer les performances de l’estampe dans les ventes aux enchères, et de comparer ces performances avec d’autres mediums comme la peinture ou le dessin.

On va d’abord s’intéresser au produit des ventes, puis au volume de lots vendus. On utilise à cette fin les données des ventes aux enchères publiques, qui forment la matière des rapports annuels sur le marché de l’art.

L’estampe pèse 4% des ventes aux enchères

En 2021, l’estampe pesait seulement 4% du produit total des ventes aux enchères (en 2021). A titre de comparaison, la peinture représentait 65% du total.

Voici la répartition du produit des ventes aux enchères, par medium :

Source : Artprice

En valeur absolue, l’estampe représente 529 millions de dollars, contre 9.5 Mrds pour les peintures, qui reste la catégorie reine des ventes. On constate que l’estampe ne fait pas le poids par rapport aux peintures et aux dessins, mais qu’elle génère tout de même plus de valeur que la photographie. Le marché de la photographie, qui s’est largement développé depuis les années 90, est bien plus médiatisé que celui de l’estampe, et pourtant il génère moins de chiffres d’affaires aux enchères que l’estampe.

En 2021, on dénombrait seulement 21 estampes millionnaires, contre plus de 1000 peintures, dont le segment très haut de gamme est bien plus développé. Au-delà des records, la majorité des estampes sont vendues à moins de 500€, ce qui en fait un medium très accessible.

On vend deux fois plus de peintures que d’estampes

L’estampe représente 22% des lots vendus aux enchères (contre le double de peintures), ce qui semble peu par rapport au prix bas de ce medium et à son attractivité. On sait que l’estampe est accessible et attire les nouveaux entrants sur le marché de l’art. On peut donc y déceler une marge de progression.

Voici la répartition des lots vendus, par medium :

Le nombre d’estampes vendues est similaire au nombre de dessins, et deux fois moins important que les peintures. L’estampe dépasse encore la photographie en nombre de lots vendus.

Que l’on s’intéresse aux nombres de lots vendus ou au chiffre d’affaire, on constate donc que la catégorie “estampe” est aujourd’hui un petit sous-marché.

A l’aube d’un regain ?

Le chiffre de “4% des ventes” revient régulièrement pour caractériser le marché de l’estampe – faute de mieux. Il désigne une faible proportion du marché de l’art global, qui peut laisser croire que le marché de l’estampe subit une stagnation ces dernières années.

Pourtant, si l’on regarde ce phénomène en valeur absolue, on constate que le produit des estampes a atteint le record de 529M$ en 2021. Une progression non négligable à l’intérieur d’un marché de l’art qui, lui, a stagné ces dix dernières années. L’estampe a donc commencé à prendre des parts de marché aux autres mediums.

Ce dynamisme s’affiche encore plus fortement ces trois dernières années. A coutre-courant des autres mediums, l’estampe a été particulièrement performante durant la pandémie, sûrement dopée par les ventes en ligne. Actuellement, ce medium bat son record de vente chaque année (en valeur et en nombre). Il y a donc de quoi se réjouir !

Alors, est-on à l’aube d’un regain espéré pour l’estampe ? Pour s’en convaincre, il faudra confirmer cette tendance à la croissance, et l’installation dans la durée de nouveaux canaux de vente.

Marché primaire, marché secondaire

Un petit détour méthodologique s’impose pour contextualiser les données de cet article. Nous avons présenté des données provenant des maisons de ventes publiques, mais ces données sont-elles représentatives de la totalité du marché ?

Pour le savoir, nous devons d’abord présenter les différents modes de transaction sur le marché de l’art. Les ventes aux enchères font partie du marché secondaire, au même titre que les ventes directes entre particuliers. Il s’agit des œuvres d’art de “seconde main”, qui ont déjà été vendues sur le marché primaire. Celui-ci regroupe les ventes par les galeries, et les ventes des artistes en direct.

Revenons à notre question de méthode : peut-on se satisfaire de l’observation des ventes aux enchères ?
Le rapport Art Basel/UBS portant sur l’année 2021 indique que 6% du produit des ventes des galeries concernaient les estampes et multiples, ce qui corrobore le chiffre de 4% provenant des ventes aux enchères. On peut donc considérer que pour l’année 2021, les ventes aux enchères ont été représentatives du marché de l’estampe.

Pour autant, bien que les résultats de ventes aux enchères sont accessibles (quoique mis à disposition par des acteurs privés – Artprice en tête), on ne peut se satisfaire d’un proxy, et il faudrait agréger les chiffres de vente des galeries spécialisées, et les transactions directes, pour avoir une vue complète du marché.

Cela ne pourrait se faire sans difficulté, car cette partie du marché est opaque. Le marché primaire est dans la main de multiples acteurs privés dispersés, et parfois concurrents. Le marché secondaire, au-delà des ventes publiques, se fait en direct entre collectionneurs favorisant la discrétion.

Resituer l’estampe dans le marché de l’art global

Après ce détour méthodologique, prenons un peu de recul pour resituer le sous-marché de l’estampe dans le marché de l’art global. Régulièrement commentés, les résultats du marché de l’art sont facilement disponibles. Les deux rapports qui font autorité sont ceux d’Artprice et d’Artbasel/UBS. Ils proposent une analyse macro du marché de l’art, que nous allons tenter de compléter par des éléments concernant le sous-marché de l’estampe.

  • Le marché de l’art global a généré environ 68 Mrds$ de chiffre d’affaire annuel dans le monde en 2022 (ce qui constitue une de ses meilleurs années), selon le rapport Art Basel/UBS. C’est un marché environ 5 fois plus petit que celui du luxe, pour prendre un comparable. A titre de comparaison, l’estampe n’a généré que 500M$ aux enchères en 2021.
  • Les œuvres d’art sont vendues en majorité par les galeries (37Mrds$), puis par les maisons de ventes aux enchères (31Mrds$).
  • En volume, 37 millions d’œuvres d’art ont été vendues en 2022 – dont environ 20% par la voie des enchères. On a vendu 143 000 estampes aux enchères en 2021.
  • Les places de marché les plus importantes restent stables dans le temps, avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Chine en tête. La France et l’Allemagne sont régulièrement en quatrième et cinquième positions. Il n’existe pas à ce sujet de données propres à l’estampe.
  • Les ventes d’œuvres Post-war & contemporain sont majoritaires. Viennent ensuite les œuvres modernes et impressionnistes, et l’art ancien. Les ventes d’art contemporain augmentent chaque année, alors que les autres segments diminuent ou stagnent. L’estampe semble suivre ce schéma, avec Picasso, Hockney et Warhol parmi les ventes millionnaires, et un segment Pop art particulièrement lucratif, qui a tendance à masquer le reste du marché. Depuis peu sont consacrées des ventes entières à un seul artiste, et même à un seul graveur (citons la vente annuelle Hockney chez Philips).
  • La vente en ligne a explosé depuis 3 ans, et atteint à présent la même proportion que dans les autres secteurs du commerce de détail. Autrement dit, on vend à présent autant d’œuvres d’art en ligne que de livres ou de matériel électronique. L’estampe semble pionnière dans la vente en ligne, et comme nous le verrons dans un autre article, les collectionneurs ont changé d’habitude et sont maintenant prêts à acheter sur internet sans voir les œuvres. Ce phénomène bouscule le marché de l’estampe, et offre un potentiel de croissance pour les années à venir.

Cette contextualisation rapide permet de mettre en perspective les rares données du marché de l’estampe, et montre quelles informations une étude sur le sous-marché de l’estampe pourrait fournir au secteur. Notamment, il serait intéressant de comprendre la répartition des ventes par medium (lithographie, gravure…), périodes et courants de l’histoire de l’art, afin d’analyser les performances par segment, voire par artiste.

Pour conclure ce tour d’horizon

Ce tour d’horizon nous a d’abord appris que l’estampe est un très petit marché, en comparaison avec la peinture et même le dessin.

Le marché de l’estampe n’a pas été très dynamique depuis les années 2000, et nous verrons dans un prochain article (à venir) que les marchands d’estampes ne sont pas vraiment optimistes quant à son développement. Pour autant, les ventes aux enchères d’estampes ont doublé en 10 ans, et les trois dernières années battent des records.

Ce constat provient de l’observation des ventes aux enchères, et non de la totalité des marchés primaires et secondaires. Il est actuellement impossible d’obtenir une image complète du marché de l’estampe, et dans un marché de connaisseurs, cette situation demanderait à être corrigée.

Enfin, le marché de l’estampe peut être qualifié d’efficient, puisque les résultats de ventes répétés sont facilement disponibles, de par la nature multiple de ce medium – à l’inverse des peintures, qui sont uniques. Cette caractéristique de l’estampe nous amène à penser que l’analyse systématique de ses ventes pourrait bénéficier au secteur.

Ce tour d’horizon pointe donc des manques, et mérite d’être complété par des recherches complémentaires. La suite de ce dossier nous permettra de mettre en perspective les données présentées, en s’intéressant aux marchands d’estampes, aux collectionneurs, et enfin en analysant les freins et leviers de ce marché, dans l’espoir de formuler des recommandations pour le secteur.

Sources

  • Artprice. Le marché de l’art en 2022 (& 2023).
  • Clare Mc Andrew. Art Basel and UBS Art Market Report 2022 (& 2023).
  • Pesando, James E., et Pauline M. Shum. « The auction market for modern prints: Confirmations, contradictions, and new puzzles ». Economic Inquiry, vol. 46, nᵒ 2, avril 2008, p. 149‑59.

Luc Bertrand, septembre 2023.

Thaddée Poliakoff, passeur d’estampes

C’est au Paris Print Fair que je rencontre Thaddée Poliakoff. Un nom qui résonne pour tout amateur d’art moderne et d’estampes. En effet, Thaddée Poliakoff a fondé la galerie Le Coin des arts, et dirige notamment l’estate Poliakoff.

Nous trouvons une petite place entre deux stands, et je lance l’enregistrement. Très vite, je suis porté par son enthousiasme et sa générosité. Il me parle de sa galerie, du métier de marchand d’art et de sa passion toujours renouvelée pour l’art moderne. Portrait d’un passeur d’estampes.

Thaddée Poliakoff ajuste la présentation au Paris Print Fair (📷 INU Studio)

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Tout savoir sur la signature d’une œuvre d’art

Dans cet article, j’aimerais zoomer sur un petit détail d’une œuvre d’art : la signature. En effet, même si elle ne prend pas beaucoup de place, elle est d’une importance capitale !

Mais d’abord, faisons un rapide tour d’horizon des différentes inscriptions que porte une estampe. Regardez cette image :

Zoom sur le bas d'une estampe de Max Beckmann
Zoom sur le bas d’une estampe de Max Beckmann

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Courrier des graveurs

Un livre de Dali non référencé ?

Je vous propose un nouveau format : je publie des questions que me posent mes lecteurs (s’ils sont d’accord !). Si vous avez aussi des questions ou des demandes de conseil, n’hésitez pas à me contacter avec ce formulaire.

Martin :

Bonjour,

J’ai en ma possession une illustration “noir et blanc” tirée du in-folio de Dali du livre de Freud “Moïse et le monothéisme“. Continue reading “Courrier des graveurs”

La face gravée de… Picasso

Picasso était un véritable monstre (sacré) de l’estampe. Son œuvre gravée est, malheureusement, beaucoup moins connue que ses peintures ou dessins, et pourtant, c’est avec ces techniques qu’il a le plus innové et expérimenté.
Il lui arrivait ainsi de triturer la pierre lithographique jusqu’à obtenir un résultat qui le satisfaisait, en passant par plus de 10 états d’une même oeuvre !
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