La face gravée de… Picasso

Picasso était un véritable monstre (sacré) de l’estampe. Son œuvre gravée est, malheureusement, beaucoup moins connue que ses peintures ou dessins, et pourtant, c’est avec ces techniques qu’il a le plus innové et expérimenté.
Il lui arrivait ainsi de triturer la pierre lithographique jusqu’à obtenir un résultat qui le satisfaisait, en passant par plus de 10 états d’une même oeuvre !

Picasso et l’estampe

Au contraire de son œuvre picturale, les estampes de Picasso sont majoritairement en noir et blanc ! Mais elles n’ont pas à rougir de la comparaison. En effet, parmi une œuvre pléthorique, le bougre est parvenu à faire plus de 1000 lithographies, 2000 gravures sur métal et un bon petit nombre de gravures sur lino. En vrai touche-à-tout, il a pratiqué presque toutes les formes d’estampes.

Picasso a permis à l’estampe de faire un bond en avant, et à ouvert la voie à de nombreux autres artistes. Regardez cette lithographie, pour laquelle il a dessiné sur la pierre avec les doigts.

Paloma et Claude, 1950, lithographie
Paloma et Claude, 1950, lithographie

On croit souvent que produire des estampes est un moyen pour un artiste de s’enrichir. Mais quand Picasso mort sans pouvoir dépenser le quart de sa fortune. Pour lui, l’estampe était un laboratoire d’expérimentation, qui le lui rendait bien. Pour Picasso, réaliser une gravure était un processus plus complexe qu’une peinture, et pourtant, il n’a jamais lâché ce médium.

La relation qu’a entretenue Picasso avec l’estampe doit pour beaucoup à ses rencontres. Il a ainsi noué des relations de longue durée avec des graveurs et des lithographes. En particulier, sa rencontre avec Fernand Mourlot (dont je parle régulièrement dans ces pages) a été fondamentale.
Dans l’atelier Mourlot, Picasso impressionnait les lithographes et les imprimeurs. On lui donnait une pierre, et il ne relevait pas la tête de la journée. Il dessinait, imprimait un essai, puis remettait l’ouvrage sur le métier, des jours durant.

J’ai choisi de détailler trois pans de l’œuvre gravée de Picasso, à travers des exemples particulièrement évocateurs. Vous êtes prêt ?

Gravure : la plus grande suite de Picasso ?

La suite Vollard, série de gravure commandée par le marchand de tableau Ambroise Vollard, est une des séries les plus importantes de Picasso.
Elle comprend 100 gravures de style néoclassique qui furent produite de 1930 à 1937. On dit que pendant la guerre, Picasso s’est éloigné des préoccupations de ses amis cubistes et a préféré revenir à un style classique. Grand bien lui en a pris, tant cette suite est digne d’intérêt !

Les thématiques abordées dans cette suite sont vaguement littéraires, mais sont surtout un prétexte pour exercer ses talents de graveur. Jugez par vous même !

Si vous souhaitez en voir davantage, ce livre reproduit la suite en entier (suivez le lien pour feuilleter quelques pages). Et si vous souhaitez observer la suite de près, sachez que plusieurs institutions la possèdent au complet, par exemple la BNF.

Au fait, La suite Vollard n’est pas la plus grande série de Picasso ! Il s’agit de la suite “347” réalisée en 1968, à la fin de sa vie.

Lithographie : Picasso chez le boucher

Les estampes de Picasso ont un avantage majeur : elles permettent de voir l’œuvre en train de se faire. Capter le génie de l’artiste avec autant de précision n’a été possible que dans le documentaire Le Mystère Picasso de Clouzot.

Picasso était d’ailleurs passionné par ce cheminement artistique, comme il le confiait en 1935 à Christian Zervos :

Ce serait intéressant d’avoir une trace photographique des états, certes, mais surtout de la métamorphose d’une image. Alors seulement, on pourrait peut-être découvrir le chemin qu’emprunte le cerveau lorsqu’il matérialise un rêve.

Quel poète !

Le Taureau , 1945, 11 états successifs de la lithographie.
Le Taureau , 1945, 11 états successifs de la lithographie.

Cette lithographie illustre bien les différentes phases de développement d’une œuvre. Avec ce taureau, toute l’histoire de l’art est résumée en quelques jours de travail à l’atelier Mourlot !

Je vous laisse d’ailleurs avec Henri Deschamps, le lithographe attitré de Picasso :

Picasso a réalisé onze état du taureau. Une première ébauche était gravée à l’acide, puis la pierre était retravaillée, lavée, et ainsi de suite.
Parfois les essayeurs disaient que ça ne pouvait plus continuer, que la pierre serait ruinée… Mais Picasso savait bien que ça fonctionnerait. Il continuait, tout simplement, et gravait sans s’arrêter, et à la fin, la tête de taureau était de la taille d’une fourmi.

Picasso a réalisé un peu moins de 1000 lithographies, principalement en noir et blanc. Même si chacune des lithographies n’a pas subi ce procédé fastidieux (mais ô combien passionnant pour nous !), on retrouve plusieurs séries d’états intéressantes comme la célèbre Femme au Fauteuil ou David et Bethsabée (reproduite ci-dessous).

David et Bethsabée, d'après Lucas Cranach, 1947, lithographie
David et Bethsabée, d’après Lucas Cranach, 1947, lithographie

Linogravure : gardez vos chutes de lino !

La linogravure porte bien son nom : il s’agit simplement de prendre une plaque de lino (oui, le même que dans la cuisine !), de le creuser avec une gouge, de l’encrer, puis de l’imprimer sur une feuille de papier. Comme pour le tampon, les parties de la plaque qui n’ont pas été creusées reçoivent la couleur.

Le lino est très facile à travailler, et permet des formes douces, arrondies, contrairement à la dureté de la gravure sur métal. Comme pour les autres estampes, l’artiste doit réaliser une plaque par couleur différente (comme vous pouvez le voir à cette adresse.

Mais, comme pour tout ce qu’il a touché, Picasso va faire progresser cette technique. Il l’abordera d’abord de manière traditionnelle, pour finalement parvenir à encrer toutes les couleurs avec la même plaque. Pour cela, après chaque impression, il creuse de nouveau la plaque pour appliquer la couleur suivante. Attention, pas le droit à l’erreur, une fois la plaque creusée, impossible de revenir en arrière !

Galerie d’estampes

La dernière partie de cet article est à destination des collectionneurs. Mais pour continuer à découvrir l’œuvre gravée de Picasso, moins connue que son œuvre picturale, j’ai sélectionné pour vous des exemples bien appréciables !

(cliquez pour agrandir les images)

Le coin du collectionneur

Comment éviter les faux Picasso ?

Comme vous le savez, il est quasiment impossible d’acquérir des tableaux, ou même des dessins de Picasso, les prix atteignant la dizaine de millions d’euros (si c’est dans vos moyens, contactez-moi !).

Du coup, l’estampe, qui est une œuvre d’art à part entière, est un bon moyen de posséder un morceau de l’histoire de l’art moderne. Mais c’est sans compter les vendeurs peu scrupuleux, qui mentent sur la marchandise, voire carrément les faussaires. Et malheureusement, en ce qui concerne les grands artistes, nous sommes servis.

Sortez les bouquins !

Mon premier conseil est de toujours consulter le catalogue raisonné de l’artiste. Il en existe pour chaque type d’estampe (et ce sont de beaux livres à consulter, pour ne rien gâcher !).

Retrouvez l’œuvre que vous convoitez dans le catalogue, et comparez chaque détail : la taille de l’image, la taille du papier, le numéro du tirage, l’atelier et l’imprimeur, la signature ou encore le filigrane. Si un seul détail ne concorde pas, il peut s’agir d’un faux, ou alors d’une variation du tirage.

En effet, avec la même pierre, on a pu tirer plusieurs versions d’une même lithographie : un tirage de collection signé et numéroté et un grand tirage pour une revue d’art, par exemple.

Attention au baratin

Laissez-moi vous livrer un deuxième conseil. Les descriptions des œuvres sont à étudier de près, et chaque mot à son importance. Ainsi, un tirage “d’après Picasso” signifie que l’artiste ne l’a pas réalisé lui même, mais qu’un chromiste (c’est-à-dire un ouvrier de l’atelier lithographique) a réalisé l’image à partir d’un tableau, par exemple.

De la même manière, attention aux mentions de type “tirage d’art” ou “tirage de collection” qui ne valent pas mieux que de vulgaires posters. Jetez un œil à cet article pour voir la différence entre un tirage d’art et une véritable lithographie.

Dans tous les cas, une estampe de Picasso originale et signée coûte plusieurs milliers d’euros. Si l’offre est trop belle pour être vraie, c’est sûrement le cas !

Si ce sujet vous intéresse, je vous conseille de consulter mon article sur la notion d’estampe “originale”, ainsi que l’article “Comment reconnaître une lithographie de Picasso ?” sur ce site. Je vous encourage aussi à lire cet article qui détaille les astuces employées par les vendeurs peu scrupuleux. Croustillant !

Interrogez le vendeur

Si vous voulez vous assurer du sérieux du vendeur, n’hésitez pas à le cuisiner : demandez-lui le maximum de détails sur l’œuvre en question, ainsi que des photos.

Notamment, vous pouvez lui demander de vous envoyer une photocopie du catalogue raisonné. D’abord pour avoir des informations précises sur l’œuvre qui vous intéresse, et aussi pour vous assurer qu’il possède le catalogue (ce qui devrait être le b.a.-ba pour un vendeur  digne de ce nom). Dans la même veine, demandez-lui des photos ultra-HD (de cette taille, cliquez sur le “+”), voire des photos du dos de l’œuvre. En effet, ces images ne sont pas généralement disponibles sur internet, et cela vous prouvera que le vendeur a bien l’œuvre en sa possession.

Acheter une estampe de Picasso

Cet article a chatouillé votre collectionnite, et vous venez de toucher votre treizième mois ? Parfait ! Prenons donc un moment pour aborder l’achat d’une estampe du maître.

Je ne vous cache pas que si vous n’êtes pas bien informé, l’achat d’une estampe de Picasso est complexe (voyez mes erreurs de débutants dans cet article).

Je vous suggère donc de faire une acquisition dans une galerie de confiance (même sur internet), ou de vous faire accompagner par un professionnel pour un gros achat (supérieur à 10.000€). Si vous n’avez pas le temps, évitez les occasions, Ebay, les sites généralistes de type “Amorosart” ou les galeries qui ne vous inspirent pas confiance.

Les maisons de vente aux enchères sont aussi des lieux intéressants pour dégotter des estampes. De Christie’s pour les plus fortunés, jusqu’aux maisons parisiennes plus modestes (Cornette de Saint Cyr en tête, qui organise de très belles ventes pour tous les budgets).

Alors, quel budget faut-il prévoir ? Sachez qu’une estampe signée oscille entre 2000€ (vous faites une bonne affaire !) et 10.000€. Les tirages les plus intéressants peuvent avoisiner les 100.000€. Les tirages sont très réduits (50 exemplaires) donc, rares. Les plus belles estampes sont particulièrement recherchées.

Pour les petits budgets, les tirages signés “dans la pierre” ou les grands tirages non numérotés sont un bon moyen d’acquérir une vraie estampe de Picasso à moins de 1000€. J’ai moi-même acquis l’estampe au-dessus, Paloma et Claude pour quelques centaines d’euros.

Les affiches de collection sont à ranger dans cette catégorie : elles ont souvent été effectuées en lithographie à l’atelier Mourlot, ce qui en fait des documents historiques aussi bien qu’esthétiques, en général pour moins de 500€. Ma galerie de référence pour les affiches : par ici.

Pour aller plus loin

Nous arrivons à la fin de cet article dont le but était de vous faire découvrir la phase cachée de l’œuvre de Picasso. Cachée, peut-être, mais aussi intéressante que l’œuvre picturale. Et surtout, un espace de création et d’expérimentation sans limite.

Alors pour finir, je vous laisse avec un peu de lecture, si cet article vous a ouvert l’appétit !

  • Sur le site pablo-ruiz-picasso.net, vous trouverez une majorité d’œuvres reproduites, et triées par période ou par technique. Attention, on peut facilement s’y faire absorber !
  • Pour découvrir les affiches de Picasso, ce site propose une véritable tranche d’histoire et une plongée dans l’atelier Mourlot.
  • Si vous souhaitez feuilleter quelques livres, je ne peux que vous conseiller de vous procurer les catalogues raisonnés des lithographies (le plus accessible), des gravures (si vous ne deviez en acheter qu’un…) ou encore des affiches.
  • Et pour finir, une bible, un guide du collectionneur pour les estampes de Picasso. Prévoyez quelques heures pour cette lecture passionnante (en anglais).
  • Oh, et tant qu’on y est, si vous aimez le maître, voici le catalogue entier (450 pages) de la plus grande retrospective jamais faite, au MoMa (et si vous le voulez en format papier, il ne coûte pas bien cher). De rien !

Luc Bertrand

 

 

2 Replies to “La face gravée de… Picasso”

  1. Bonjour,
    j’ai lu ton article avec plaisir. merci.
    quelques toutes petites remarques, je ne peux m’en empêcher !
    BnF et non BNF
    oeuvre devient masculin lorsque on parle de l’ensemble de la production. ainsi on dit l’oeuvre gravé, pour toutes les gravures.
    je ne crois pas que Picasso ait inventé la technique du lino perdu. peut-être l’a-t-il “découverte”. Génial comme il l’était, je (ça n’engage que moi) ne serais pas surpris.
    tu n’évoques pas la partie ateliers de gravure et donc les frères Crommelynck. il y aurait à dire…
    dernier point. pas facile d’appliquer cette méthode préconisée pour l’achat d’une oeuvre quand on ne l’a pas en main. mais j’avoue que tu as raison d’insister. s’il y a des faux, c’est qu’il y a de l’argent à se faire. et quand il y a un fromage, souvent les rats tournent autour… à bon entendeur…
    Daniel

  2. Bonjour Daniel.

    Je te remercie pour ta lecture vigilante.
    En effet, il y aurait énormément à dire. Pour une première approche, j’ai choisi de restreindre pour garder l’aspect « découverte » dans cet article. Mais j’aimerais publier une série d’article sur l’œuvre gravé (!) de Picasso.

    Eh oui, s’il y a un message à retenir de ce modeste site, c’est de faire des recherches avant d’acheter, pour une acquisition responsable (surtout dans le domaine de l’estampe du XXème). Je pense que le collectionneur a sa part de travail. Mais en général, il (ou elle) est passionné et cela fait partie du plaisir (comme préparer un voyage).
    A bientôt,
    Luc.

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