La face gravée de… Käthe Kollwitz

 

J’aimerais vous parler d’une artiste dite “expressionniste” dont j’ai laissé de côté l’œuvre pendant quelques années. C’est en visitant le musée de Berlin qui lui est consacré que son œuvre gravée, surtout, m’a sauté aux yeux pour ne plus me lâcher.

Son œuvre est presque uniquement composée de gravures, majoritairement des eaux-fortes et lithographies mais également quelques gravures sur bois très puissantes et expressives, comme on le verra.

Née en 1867 et morte à la fin de la seconde guerre mondiale, Käthe Kollwitz a fait de son œuvre un véritable testament et un miroir de ses tourments. De ses deux fils, l’un est mort au front durant la première guerre, ce qui a irrigué son œuvre de pacifisme. Malheureusement, elle perdit son petit-fils lors de la seconde guerre mondiale. Elle dû aussi affronter la mort de son mari, le médecin Karl Kollwitz et de son ami proche Ernst Barlach, sculpteur majeur du mouvement expressionniste.

Gedenkblatt für Karl Liebknecht (Hommage à Karl Liebknecht), 1919, gravure sur bois, 34x49, éd. de 100.
Gedenkblatt für Karl Liebknecht (Hommage à Karl Liebknecht), 1919, gravure sur bois, 34×49, éd. de 100.

C’est donc sans surprise que son œuvre s’ouvre majoritairement sur les thèmes de la mort, des mères protégeant leurs enfants  et de la propagande anti-guerre. Une œuvre majoritairement gravée, uniquement en noir et blanc, tranchante, où la pointe acérée du poinçon se joint au tranchant du couteau à graver pour exprimer la douleur des chairs et des âmes lacérées. Bien qu’elle s’essaya à la peinture, elle sentit bien vite que ce médium ne lui apporterait pas les outils nécessaires pour s’exprimer, ce qui ne veut pas dire qu’elle excella dès le début dans la gravure. Au contraire, cette technique la frustrera beaucoup et il lui faudra de longues années pour la maîtriser, à tel point qu’elle abandonna trois sur les six gravures de son premier cycle majeur au profit de la lithographie. Toujours très critique envers son travail, il lui fallait parfois des dizaines d’études et de multiples essais pour arriver à réaliser ce qu’elle projetait. Mais dès qu’elle maîtrisa la gravure, les autres techniques d’estampes lui furent d’un accès rapide et elle excella même dans de nombreuses techniques, sur zinc, sur bois ou sur pierre lithographique.

Käthe Kollwitz était une artiste au sens fort du mot, qui a voué sa vie à l’art et qui n’y voyait pas un passe-temps oisif mais un moyen d’exprimer les tréfonds de  l’intériorité individuelle, dans un premier temps, puis la communion – dans le sang – de la révolte sociale dans un second temps. Ses cycles d’estampes majeurs, portfolios édités à Dresde, montrent le peuple qui souffre de la guerre ou qui se soulève pour être finalement maté. Finalement, le thème de la mort est présent en creux dans son œuvre de jeunesse, puisqu’elle a dû faire face à de multiples épisodes dépressifs. À la fin de sa vie, la mort est assumée, déclinée en de multiples variantes et même portée aux nues, comme figure majeur de son œuvre tardive.

L’œuvre gravée, entre ombre et lumière

L’estampe, pour  Käthe Kollwitz, contrairement à d’autres artistes, n’est pas qu’un simple chapitre de son œuvre complète. Son œuvre gravée représente la quasi totalité de son travail. Si elle a réalisé un grand nombre de dessins, beaucoup d’entre eux ont servi d’études ou d’ébauche à la réalisation d’estampes.

À la fin de sa vie, elle s’est tout de même dirigée vers la sculpture, bien que les multiples existants ont été coulés après sa mort. J’ai lu, dans son musée de Berlin, qu’elle a déclaré ne vouloir être que sculpteuse, si elle pouvait refaire sa vie. Cette affirmation m’a étonné, au vu de son énorme œuvre sur papier.

L’œuvre de Käthe Kollwitz est divisée en trois chapitres distincts, représentatifs des trois grandes familles d’estampes : intaglio , en relief ou à plat. Käthe Kollwitz avait le désir de présenter son œuvre au plus grand nombre et concevait son travail comme une réponse à un besoin social plutôt qu’à de l’art en soi. Cette aspiration l’a amenée à expérimenter la majorité des techniques d’impression. Même si elle venait du dessin, la lithographie ne fut pas la transition choisie vers l’estampe, bien qu’il soit possible de dessiner sur la pierre lithographique avec les outils du dessinateur et du peintre.  Ces premières estampes furent donc des gravures. Elle se tourna ensuite vers la lithographie pour réaliser des affiches de propagande humanitaire.

Ces deux premiers cycles de gravure, représentant deux révoltes ouvrière et paysanne aux 15ème et 18ème siècles sont réalisés en intaglio, mêlant la pointe-sèche et l’eau-forte. On sait que l’artiste a eu beaucoup de difficultés avec les gravures de son premier cycle, mais on remarque déjà une grande maîtrise dans l’expressivité et le traitement de la lumière.

Weberzug (Marche des tisserands) tirée du cycle Weberaustand (Révolte des tisserands), gravure, 1897, 21x29
Weberzug (Marche des tisserands)

Son chef d’œuvre, à mon avis, a cependant été réalisé en gravure sur bois. Il s’agit du troisième cycle, Krieg (guerre), portfolio contenant sept gravures sur bois d’une finesse incroyable, compte-tenu de la faible expérience de Kollwitz dans cette technique. Publié en 1923, il dépeint la guerre dans son aspect intime, contrairement au rutilant Der Krieg d’Otto Dix. Chez Kollwitz, aucune scène frontale, pas de sang mais uniquement des larmes, de la peine palpable, la violence intériorisée représentée par les visages déformés et les grands aplats de noir.

Die Freiwilligen (Les volontaires), tirée du portfolio "La guerre", gravure sur bois, 1922, 34x49.
Die Freiwilligen (Les volontaires), tirée du portfolio “La guerre”

Le tableau ne serait pas complet si je n’évoquais pas ses deux autres cycles. Le premier, Proletariat (1925), est une série de gravures sur bois renvoyant à la pauvreté et à la misère de l’entre deux guerres. Le second, Tod (mort, 1934-1937), dans lequel l’artiste semble faire ces adieux par l’intermédiaire de poignantes lithographies qui prennent à bras le corps le sujet inévitable de la mort.

Enfin, Käthe Kollwitz a réalisé de très nombreux autoportraits puisque la plupart de ses recherches s’appuyaient sur son observation d’elle-même. On notera que les femmes représentées arborent souvent les traits de l’artiste : arcade sourcilière proéminente, grande bouche à la lèvre supérieure très fine. Je retiens de son œuvre de majestueux portraits, dont l’un en couleur – fait rare -, un portrait de femme (Arbeiterfrau mit blauem Tuch), clair obscur rehaussé d’un bleu-pétrole envoûtant.

Brustbild einer Arbeiterfrau mit blauem Tuch, lithographie, 1903, 35x24. éd. de 100
Brustbild einer Arbeiterfrau mit blauem Tuch

 

Le coin du collectionneur

Le catalogue raisonné de l’œuvre gravée de Käthe Kollwitz a été édité par les éditions Kornfeld (Berne) en 2002. Ouvragé par A. von dem Knesebeck, il reprend le catalogue d’A. Klipstein sorti en 1955. En deux gros volumes grand format, le catalogue présente 275 estampes en pleine page. De nombreuses estampes sont illustrées à plusieurs reprises pour en distinguer les différents états ou éditions. Le catalogue décrit aussi les différents éditeurs et imprimeurs de K. Kollwitz et propose une bibliographie succincte.

Catalogue raisonné de l’œuvre gravé

Outre son intérêt pour les amateurs d’estampes, les reproductions sont de bonne qualité et dans un format suffisant pour être agréable à l’œil. Cela en fait un catalogue particulièrement recommandable.

Comme beaucoup de catalogue, il n’est pas donné : comptez 500€ sur le site de l’éditeur. Il en existe aussi une version avec CD-ROM (comportant une traduction anglaise), format bien pratique pour parcourir l’œuvre sous forme d’une base de donnée (si vous disposez encore d’un lecteur de CD-ROM !)

Enfin, vous pouvez encore acheter des estampes de K. Kollwitz à prix raisonnable (moins de mille euros). De préférence en ventes aux enchères ou sur Ebay.de ou Auctionata (connu pour ses pratiques frauduleuses mais qui vend régulièrement des estampes à bas prix. On en reparlera). Attention à consulter le catalogue raisonné car de nombreuses variantes d’une même estampe existent. K. Kollwitz, souhaitait diffuser son travail au plus grand nombre, et ne numérotait que rarement ses estampes et la quantité des tirages est difficile à évaluer.

Vous souhaitez acquérir une estampe de Käthe Kollwitz ? Laissez-moi d’abord vous donner quelques conseils.

Pour aller plus loin

  • Seul livre de ma sélection en français, voici le catalogue d’une exposition de 2012. Richement illustré, il permet une première approche de l’artiste à moindre frais (je vous recommande tout de même le Dover pour ses illustrations).
  • Ce livre de reproductions de la collection Dover. C’est celui que j’ai acheté durant ma visite du musée de Berlin. Il a l’avantage d’être de (très) grand format et de reproduire avec fidélité (et sur papier épais) quatre des grands cycles de K. Kollwitz.
  • Le site du musée de Cologne (le plus important, avec celui de Berlin, consacré à l’artiste). Ils possèdent l’intégralité des tirages majeurs de l’artiste. Leur site permet de visiter le musée et d’accéder aux reproductions, descriptions et commentaires de chaque œuvre. Une vraie mine d’or. Dommage que les reproductions soient de mauvaise qualité.

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3 Replies to “La face gravée de… Käthe Kollwitz”

  1. merci de cet article qui, cette fois-ci, cite bien ces sources.
    pour ceux qui ne peuvent se rendre en Allemagne, Strasbourg possède un très beau fond d’elle.
    J’aimerais bien posséder une gravure ou une litho pour ma collection.
    Tu as ça dans ton tes cartons à desins secrets ?

    Daniel

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