La notion d’estampe « originale »

Au début de mes recherches d’estampes sur Ebay, je voyais de nombreuses lithographies de Dali que leurs vendeurs désignaient comme « lithographies originales ». Il est vrai qu’elles me plaisaient et je n’ai pas été déçu par les images en elles-mêmes. Ce qui m’a déçu, c’est de ne pas retrouver ladite estampe dans le catalogue raisonné de Dali.

J’ai donc appris, à mes dépends, que la notion d’estampe originale est plutôt fluctuante et sert davantage le vendeur que l’acheteur. Voyons comment s’y retrouver.

Dali, le faussaire

L’exemple de Dali est amusant car je sais, à présent, que le maître signait des feuilles vierges qui étaient ensuite pressées sans plus de considération par l’imprimeur. Cela a donné lieu à de nombreux tirages non conçus par l’artiste, voire à des tirages supplémentaires d’éditions censées être limitées. Guy Ribes a démarré sa carrière de faussaire par ce grand classique : « [Henri Guillard] possédait une imprimerie dans le XIVe arrondissement de Paris. J’y faisais mes propres lithographies, puis je me suis aperçu qu’il pratiquait le surtirage de lithographies de Dali. Il m’a plus ou moins entraîné dans la combine. » Autoportrait d’un faussaire, 2015, Presse de la cité.

La notion d’estampe originale est liée au processus de fabrication et à l’implication plus ou moins importante de l’artiste dans sa réalisation.

Dans l’idéal, la réalisation d’une estampe originale se déroule comme suit. L’artiste conçoit un projet d’estampe et se met d’accord avec l’imprimeur pour tirer une ou plusieurs éditions. Après le tirage de l’édition (par exemple, 60 estampes) et de quelques exemplaires hors-commerce, le support de l’estampe est détruit, ce qui confère à l’estampe sont caractère « limité ».

L’artiste réalise donc une œuvre nouvelle sur un support, destinée à la reproduction (pierre lithographique, plaque de zinc…), qui est tirée par un imprimeur spécialisé, sous la supervision de l’artiste. Ce dernier réalise d’abord plusieurs « états » ou épreuves de test lui permettant d’arriver au résultat voulu pour l’édition. Ces états, uniques et très rares, forment un instantané de la recherche artistique, ils sont donc parfois très recherchés. Après le tirage, l’artiste appose sa signature (souvent en bas à droite) qui confirme implicitement qu’il a vérifié chaque estampe et qu’elle est conforme à sa volonté. Dans les faits, l’artiste signe à la chaîne et ne vérifie pas forcément lui-même chaque feuille. De même, c’est souvent l’imprimeur qui numérote les feuilles.

Salvador Dali, Portfolio Alice in Wonderland, héliogravure, lithographie, estampe, 1969, 43,5 x 29 cm, éd. de 2500 (© Princeton University Press)
Salvador Dali, Portfolio Alice in Wonderland, 1969, 43,5 x 29 cm, éd. de 2500 (© Princeton University Press)

Estampe « originale » : une notion subjective

La notion d’estampe originale est souvent sujette à interprétation. En réalité, les imprimeurs et les artistes en ont une définition toute personnelle. Pour certains, si la signature de l’artiste est présente, il s’agit d’une estampe originale, même si ce dernier se bronzait à la plage pendant le tirage de l’édition.

Pour d’autres, les pires, commerçants peu scrupuleux, la reproduction d’une peinture après la mort de l’artiste arborera le qualificatif d’original pour appâter le chaland. On trouve ainsi des lithographies de Klimt à prix fort, en édition limitée, tirées sur beau papier et comportant un tampon de l’éditeur. Il faut savoir que Klimt, peu intéressé par ces techniques, n’a réalisé aucune estampe de son vivant qu’il laissait volontiers aux rustres expressionnistes des bas quartiers berlinois.

On trouve aussi des estampes de Basquiat, que l’on imagine mal étudiant avec minutie le tirage fraîchement sorti de la presse lithographique. Pourtant, vous trouverez des centaines d’ « estampes » à tirage très limité et comportant le cachet de la succession Basquiat. Heureusement, vous ne tomberez pas dans le panneau et vous vous résignerez à ne jamais posséder d’œuvre de l’artiste haïtien.

Pour d’autres, comme les expressionnistes de Die Brücke, une estampe n’est originale que si l’artiste y a travaillé de A à Z en ayant lui-même réalisé l’impression à la main. E. L. Kirchner expliquait l’importance de la réalisation complète de l’estampe par l’artiste :

« Seuls les artistes passionnés par l’estampe et qui ont les capacités requises devraient la pratiquer. C’est uniquement quand l’artiste imprime l’estampe lui-même que l’œuvre peut porter le qualificatif d’original ».

Et M. H. Pechstein d’ajouter :

« Quelle profondeur revêt une lithographie quand on prépare la pierre, qu’on la travaille et qu’on l’imprime soi-même. Le plus important, c’est de réaliser l’impression soi-même ! ».

Les artistes de ce groupe, dans un élan tout romantique, pouvaient se lever au milieu de la nuit avec une idée en tête, graver un bois, en imprimer une poignée d’exemplaires et se recoucher avec l’air satisfait de celui qui a assouvi une envie pressante.

Gravure sur bois, lithographiee estampe de Pechstein
Gravure sur bois de H. M. Pechstein

Détour par le Japon…

Avant de vous parler d’un révolutionnaire de l’estampe originale, Hundertwasser, je ferai un détour par le Japon que la longue tradition de l’estampe a inspiré. Les artistes japonais sont sans conteste passés maîtrissimes dans la réalisation de l’estampe, ce qui me fait même inventer un mot pour décrire cette pratique hors-norme.

Pour des artistes comme Hokusai ou Hiroshige, célèbres représentants de l’école de gravure Ukiyo-e, la réalisation d’estampe est le résultat de la synergie entre l’éditeur commandant l’oeuvre, l’artiste réalisant l’image, le graveur préparant les plaques de bois (autant que de couleurs dans l’estampe finale) et l’imprimeur, pressant manuellement chaque feuille. Une estampe japonaise réalisée dans les règles de l’art est délicatement embossée à différents degrés selon le détail représenté. Il s’agit d’un véritable bas relief auquel l’encadrement ne rendra malheureusement pas justice.

L’histoire ne retiendra que le nom de l’artiste dont le dessin ou l’aquarelle servit pour réaliser l’estampe finale. Le débat sur le caractère « original » d’une estampe n’a donc pas court puisque jusqu’à quatre acteurs y participent. On me souffle que les artistes du mouvement Sōsaku hanga (débat XXème) ont quelque peu dévié de la tradition pour imprimer eux-mêmes leurs estampes. Certains d’entre eux ont d’ailleurs eu des contacts avec des artistes occidentaux,  qui ont pu les inspirer pour cette pratique.

Une courte vidéo présentant le processus de fabrication d’une estampe japonaise : le gravure avec différents outils, l’encrage de la plaque de bois et l’impression de la feuille à la main

Hundertwasser, l’original des estampes

J’en arrive donc à l’ayatollah de l’estampe moderne : Hundertwasser, artiste autrichien qui a révolutionné l’estampe depuis le début de ses recherches, dans les années 1950. La grande époque de la gravure sur bois expressionniste était révolue et l’artiste n’a trouvé le soutien qu’il cherchait qu’au Japon, où la pratique de l’estampe reculait déjà considérablement. Voilà ce qui l’a poussé à pratiquer intensivement l’estampe :

« C’est une honte que cet art majeur du Japon meure à petit feu et que les maîtres graveurs et imprimeurs ne trouvent pas d’étudiants. J’espère qu’en travaillant main dans la main avec des graveurs japonais, j’ai participé un tant soit peu à ce que cet art noble refleurisse et survive pour atteindre une nouvelle dimension ». Hundertwasser en 1976.

C’est véritablement une nouvelle dimension qu’Hundertwasser a donnée à l’estampe moderne. En réalisant des gravures traditionnelles d’une complexité impossible, en ajoutant à ses sérigraphies des éclats de miroir et des couleurs fluorescentes ou encore en imprimant de multiples variations d’une même image, Hundertwasser a repoussé les limites de l’estampe et lui a donné un véritable élan pour l’avenir.

Pour en revenir à la notion d’estampe originale, Hundertwasser était très attaché à la traçabilité de l’œuvre. Ainsi, chacune de ses estampes porte, outre les informations basiques, les noms de l’imprimeur et de l’éditeur, le schéma de couleur employé ou encore le numéro de l’estampe dans le catalogue raisonné de l’artiste.

Et encore, ce n’est qu’un aperçu de sa démarche, car son ambition ultime était de documenter, pour chaque image, le procédé exact de fabrication. Certaines de ses estampes portent au dos l’historique de leur fabrication en décrivant le rôle de chaque acteur ou encore les dates et heures de réalisation.

Hundertwasser considérait les différents exemplaires d’une édition d’estampe comme les feuilles d’un arbre, chaque exemplaire étant unique et formant un ensemble cohérent.

Sa définition d’estampe originale est particulièrement simple mais demande une implication énorme de l’artiste pour être respectée :

« Le qualificatif d’estampe originale devrait signifier que tel exemplaire est une œuvre originale et unique et non une reproduction ou une duplication…

  1. Ce n’est pas la reproduction d’une image existante
  2. Elle n’existe qu’une seule fois

La seule différence avec une peinture est que l’estampe a été produite par impression et non en utilisant un pinceau ».

Hundertwasser en 1984.

La sérigraphie Die Fünfte Augenwaage avec incrustations métalliques, 1972. La deuxième image présente la signature d’Hundertwasser, sa signature japonaise, les tampons des techniciens japonais et la numérotation. Sur la troisième image, on aperçoit le numéro de la sérigraphie dans le catalogue raisonné de l’artiste, le schéma de couleur utilisé, le titre, la date et le lieu de réalisation, ainsi que les sceaux des éditeurs et de l’atelier d’impression. En somme, plus d’informations que ce qu’il en faut !

L’avis de Mourlot

Pour ne pas laisser le dernier mot à l’artiste autrichien qui ne tolérait aucune entorse aux règles strictes qu’il avait définies, voyons ce qu’en pense Fernand Mourlot, immense artisan de la lithographie française.

« Une lithographie originale est une lithographie exécutée par l’artiste, c’est-à-dire qu’il dessine lui-même sur la pierre ou le zinc avec un crayon litho ou avec un pinceau et de l’eau. »

« Si l’artiste a assisté à la réalisation de sa litho, même s’il ne l’a pas faite entièrement lui-même, s’il l’a approuvée, s’il a fait ses corrections, donné son bon à tirer, suivi le tirage et signé la lithographie, c’est une lithographie originale ». Propos tirés de l’autobiographie de Fernand Mourlot, Gravés dans ma mémoire, de 1979.

Si sa définition d’une estampe originale est plus souple que certaines et se trouve dans une sorte de juste milieu, elle permet de prendre en compte les artistes qui ne maîtrisent pas totalement la technique ou ne peuvent pas réaliser l’estampe entièrement (Mourlot évoque Miro, devenu trop âgé pour se pencher sur la presse lithographique).

Conclusion

Arrivés là, nous voyons que la définition mouvante d’estampe originale ouvre la voie à de nombreuses réalisations différentes qui en prennent le nom. La circonspection sera donc de mise face à un tirage inconnu. La règle, comme toujours, sera de se reporter au catalogue raisonné de l’artiste ou de faire confiance à un professionnel de l’estampe. Je suis convaincu qu’il vaut mieux une belle estampe non signée ou signée dans la planche qu’une estampe moins réussie mais parfaitement justifiée. Après tout, c’est d’abord pour des raisons esthétiques que je fais rentrer de nouveaux tirages dans ma collection.

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