Comment évaluer une œuvre d’art ?

Qu’est-ce qui justifie le prix d’une estampe ? C’est ce que nous allons découvrir dans cette article. Je vous délivre une méthode en six étapes pour évaluer une œuvre d’art, et en particulier une estampe.

Cette partie est un peu longue mais pourrait vous faire gagner du temps par la suite… Bonne lecture !

Sommaire

1. Qui est l’artiste ?

2. La place de l’estampe dans son œuvre

3. Quelle est son implication dans la réalisation de l’estampe ?

4. La justification (numérotation, signature…)

5. L’état de conservation

6. La provenance de l’œuvre d’art

 

Avant de commencer, j’aimerais évoquer un détail que l’on ferait mieux d’écarter tout de suite : l’œuvre analysée doit être authentique. C’est tout. Rien ne sert d’évaluer une œuvre contrefaite ou une reproduction. Ce rappel vous paraît inutile ? Pourtant, l’estampe est la porte d’entrée du marché de l’art – son produit d’appel – et ses acheteurs potentiels sont souvent peu avertis…

1. Qui est l’artiste ?

La première chose à considérer, qui donne le ton à l’évaluation entière, est le créateur de l’œuvre d’art qui vous intéresse.

Posez-vous ces questions simples :

– Quel est la cote de l’artiste ?
– Dans quels musées ou galeries est-il exposé ? À combien d’expositions a-t-il participé ? De quelle envergure ? Seul ou à plusieurs ?
– Se vend-il déjà bien ?
– Quelles publications existent sur cet artiste (catalogue raisonné, catalogue d’expo, monographie…) ?
– Si l’artiste est représenté par une galerie, tentez d’évaluer la notoriété de celle-ci et soyez attentif aux autres artistes de la galerie.

2. La place de l’estampe dans son œuvre

Dans quelle période de l’œuvre de l’artiste s’insère l’estampe étudiée ? On trouve encore, aujourd’hui, des toiles de Picasso 100 fois moins chères que d’autres (pour celles-ci on parle en millions) car elles sont qualifiées d’œuvres « de jeunesse ». De la même manière, le thème de l’œuvre est-il représentatif du travail de l’artiste ? Est-ce un motif typique ? Nul doute qu’une nature morte d’un artiste spécialisé dans le portrait sera relativement abordable. J’ai récemment vu passer une toile de Dali estimée à 80 000€, portrait du commanditaire, inconnu du grand public, dont l’esthétique n’a rien de renversant. Vous pourrez crâner car vous possédez un Dali, mais vos amis ne seront pas impressionnés pour autant. Ce serait dommage.

Une toile « mineure » de Dali et une œuvre de jeunesse de Picasso. Les deux se sont vendues en 2016 et étaient estimées jusqu’à 100 fois moins que d’autres œuvres des deux artistes.

Ensuite, il faut étudier le rapport de l’artiste avec la technique de l’estampe en question. Est-ce une technique qu’il a souvent pratiquée ? Qu’il aimait ? Ou, au contraire, s’agit-il d’une technique anecdotique dans son œuvre ? Beaucoup de peintres-graveurs se sont essayés à différentes méthodes d’impressions auxquelles ils avaient accès. Elles ne possèdent pas indistinctement la même valeur.

Le peintre naïf Ivan Rabuzin, pour la petite histoire, a réalisé toute une série de gravures pour faire plaisir à son fils qui l’avait initié à cette technique. Finalement, après quelques dizaines d’éditions, il lui a confié qu’il n’aimait pas la gravure et que le noir et blanc allait à l’encontre de sa conception de l’art. Il ne pouvait s’empêcher, d’ailleurs, de rehausser les tirages à l’aquarelle.

La notion de rareté revêt, ensuite, une importance capitale dans l’estimation du prix d’une estampe. Cependant, qui dit rare ne dit pas toujours cher, car même si la production d’estampe d’un artiste est restreinte, elle n’en acquiert pas automatiquement une grande valeur. Mais la tendance existe, comme l’illustrent parfaitement les lithographies de Francis Bacon, qui, même si elles n’étaient pas réalisées de sa main et qu’il rechignait à en superviser la production et à les signer, ont actuellement une forte valeur par leur rareté. À l’autre bout du spectre, il n’est pas difficile de trouver une gravure de Dali signée pour quelques centaines d’euros, noyée dans sa production faramineuse.

Francis Bacon gravure eau-forte lithographie estampe
Francis Bacon, Peter Baer I, 1976, éd. de 100 (© Artcurial)

 

3. Quelle est l’implication de l’artiste ?

Toutes les estampes d’un artiste ne se valent pas. L’implication dans le processus de création a une signification majeure. Premier point à éclaircir : une estampe « d’après » Picasso signifie qu’un chromiste (= lithographe) a reproduit l’original. Picasso n’aura fait qu’apposer sa signature. Cela ne signifie pas que ces tirages n’ont aucune valeur pécuniaire ou esthétique. Toutes les estampes de Bacon ont été produites de cette manière.

Les techniques les plus directes comme la lithographie permettent une implication maximale du peintre qui dessine à même la pierre. Au contraire, pour une gravure sur bois, par exemple, l’artiste doit acquérir une technique nouvelle et fastidieuse. La gravure de la planche est souvent laissée à un professionnel, ce qui réduit l’implication de l’artiste.

Ceci se rapproche de la notion d’estampe « originale » . Selon Mourlot, l’imprimeur de légende, une lithographie est originale dès lors que l’artiste conçoit une image avec une technique en tête et qu’il en supervise la production (même de sa maison de campagne…). Le sujet est plutôt vaste et difficile à trancher, mais a toute son importance. Je vous conseille la lecture de cet article sur la question.

D’un côté, nous avons donc l’artiste qui dessine l’image, réalise l’estampe et fait l’impression lui-même (éventuellement à la main) à l’artiste qui laisse reproduire une de ces œuvres sur une feuille blanche préalablement signée. Entre ces deux pôles se trouve un ensemble de situations diverses qui modifient subtilement la valeur d’une œuvre. Ce n’est pas simple !

4. La justification (numérotation, signature…)

Dans le cas d’une estampe, le mot « justification » fait référence à TOUT ce qui n’est pas le papier ou l’image. C’est-à-dire toutes les inscriptions en dehors de l’image, sur les marges et au dos de l’œuvre. Le plus souvent au crayon à papier, elles justifient l’édition et l’implication de l’artiste.

En théorie, on trouve la numérotation en bas à gauche (sur le nombre total de l’édition : « 15/50 ») et la signature de l’artiste en bas à droite. Dans les faits, de nombreuses subtilités existent et il est essentiel de les maîtriser !

La numérotation, par exemple, peut être en chiffre arabe (73/100) ou en chiffre romain (IX/XX). La première option renvoie à l’édition classique alors que la seconde désigne un petit nombre d’impressions en plus de l’édition (sur un papier luxueux, pour une occasion ou un public spécifique par exemple). Quand la numérotation est remplacée par des lettres, il s’agit d’un « état ». Une estampe, avant d’être approuvée par l’artiste qui y appose son « bon à tirer », passe par un certain nombre d’états. Quand l’artiste est satisfait, l’impression de l’édition peut débuter. En plus des 100 tirages numérotés pour l’impression, par exemple, on réservera aussi quelques feuilles pour l’artiste (E. A., épreuve d’artiste), pour les imprimeurs, l’éditeur ou les amis de la famille. Ces impressions supplémentaires ne devraient pas dépasser 10% de la production et portent les mentions E. A ou H. C. (hors commerce).

À droite, un « état » de la célèbre lithographie d’Otto Dix portant des indications techniques et des repères de couleur (de la main de l’artiste). Cette œuvre a été adjugée deux fois plus chère que l’édition classique en 2016.

Vous remarquerez que je prends des pincettes car ces justifications ne sont pas gravées dans la pierre (lithographique). Ceci dit, il est essentiel de les comprendre pour situer la feuille dans son édition. Une fois le bois gravé, par exemple, on peut en tirer des centaines d’estampes sur plusieurs papiers aux formats différents qui seront justifiés de plusieurs manières et parfois signés.

Cela signifie qu’il faut toujours consulter le catalogue raisonné de l’artiste avant de mettre la main au portefeuille pour un tirage supposé « rare ». Le même support aura pu servir à faire de nombreuses impressions que des éditeurs peu scrupuleux justifient en petites séries pour créer l’illusion de la rareté. À ce propos, Hundertwasser, qui aimait tirer de petites éditions de la même œuvre (pour varier les couleurs) avait fait un pied de nez au milieu en numérotant en continu la totalité des sous-séries. Ainsi, une feuille portait la mention (XIX/XXX et la mention 19/250). Quel provocateur.

Hundertwasser sérigraphie estampe valeur œuvre d'art
Hundertwasser, 684, Ein Regentag mit Walter Kampmann, 1969 (© Hundertwasser Foundation)

Cette sérigraphie d’Hundertwasser est une édition de 170 divisées en 8 variantes de couleur, toutes listées en bas à gauche, en plus de l’édition totale.

Pour finir, toute mention supplémentaire est à prendre en compte, qu’elle soit manuscrite ou non, de la main de l’artiste ou pas. On peut ainsi observer la mention du titre de l’œuvre, des indications techniques de la part de l’imprimeur au dos de la feuille, ou encore une dédicace de l’artiste. Tout ceci peut, dans certaines conditions, faire varier la valeur. Cela prend parfois un tour absurde : je pense aux estampes de Picasso signées en rouge qui sont plus chères que les autres. Quel mystère se cache derrière ce crayon rouge ? Aucun : Picasso n’avait pas de crayon à papier sous la main. Du coup, les tirages « signés en rouge » se font rares…

picasso gravure estampe (©Swann Auction)
(© Swann Auction)

Pour finir, sachez que bien souvent, les mêmes pierres sont utilisées pour tirer des lithos signées et non signées (insérée dans des revues d’art, par exemple). On peut ainsi acquérir une très belle lithographie pour une fraction du prix de la même œuvre signée, alors que l’implication de l’artiste est identique.

Un dernier point, jeté comme ça : la numérotation d’un tirage n’est presque jamais réalisée par l’artiste. Et en ce qui concerne la signature… Je ne préfère pas vous affoler.

5. L’état de conservation

Vous avez à présent défini l’importance de l’artiste, la place de l’estampe dans son œuvre et identifié le tirage convoité, il vous reste à cerner deux choses : l’état de conservation et la provenance.

Eh oui, si la gravure ultra-rare de Soulages dont vous avez hérité est jaunie et porte de vilaines traces de scotch (même au verso) je suis au regret de vous annoncer qu’il ne vous reste plus qu’à la refourguer à un pigeon qui n’aura pas lu ce guide. Blague à part, l’état de conservation d’une estampe est primordial. Car l’estampe est un multiple et fait partie d’une série, au contraire d’une peinture. Et si la patine sur une toile de maître sera considérée comme un bonus appréciable, la moindre imperfection sur le papier d’une estampe en fera chuter le prix.

Mon seul conseil : allez voir l’œuvre et inspectez le tirage sous tous les angles (exiger de voir la feuille hors de son cadre ou de son passe-partout) ou, pour un achat à distance, faites confiance à une galerie spécialisée qui n’aura aucun intérêt à vous mentir sur l’état de l’œuvre sous peine de perdre un client et d’éroder sa réputation. A ce sujet, je tiens à préciser que toutes les maisons de ventes aux enchères n’ont pas la même fiabilité. Ne vous y fiez qu’après une première expérience réussie.

Un dernier détail qui a son importance : toutes les techniques d’impressions ne produisent pas des estampes homogènes. Alors qu’une sérigraphie de Warhol imprimée à plusieurs milliers d’exemplaires sera identique à une autre de la même série, il peut y avoir de grandes variations dans le tirage d’un bois gravé. Cela tient, évidemment, à la nature du support. Si on n’imagine pas user une pierre lithographique de si tôt, il n’en va pas de même pour une gravure sur lino. Les gravures en pointe sèche (de Rembrandt, au hasard) son appréciées des collectionneurs car elles reproduisent les fines barbes laissées par la pointe sillonnant le métal. Autant vous dire qu’après quelques dizaines d’impressions, il faut une bonne loupe pour avoir la chance de les observer.

Ce que je veux dire, c’est que dans le cas de gravures (sur bois ou sur métal), il est judicieux de comparer les impressions d’une même image et, éventuellement, d’avoir un tirage de référence à l’esprit. Concrètement, une impression de mauvaise facture présentera des noirs faibles, des couleurs passées, un peu comme un tampon encreur en fin de parcours.

En plus de la différence de papier, on peut observer des différences d’impressions sur cette gravure sur bois de Conrad Felixmüller. Pour tout vous dire, j’ai eu entre les mains l’exemplaire de droite que j’ai laissé au vendeur malgré le prix attrayant.

5. La provenance de l’estampe

La provenance n’est pas souvent un facteur déterminant dans l’évaluation d’une estampe. La provenance, c’est le chemin qu’a emprunté l’œuvre d’art avant d’arriver sur le mur de votre salon. Elle peut augmenter la valeur de l’œuvre si elle est courte (de l’artiste à l’acheteur), irréprochable (traçable) ou exceptionnelle (l’œuvre a appartenu à une personnalité ou à un collectionneur de renom). Mais au contraire, elle peut desservir la valeur de l’œuvre si elle est floue ou incomplète. Attention, cependant, aux provenances trop belles pour être vraie : certains vendeurs n’hésitent pas à les inventer de toute pièce.

Andy Warhol Mao sérigraphie
Andy Warhol, Mao, sérigraphie, 1972, éd. importante en différentes couleurs (© DR)

Cette sérigraphie de Warhol a une histoire tout à fait amusante. L’acteur Denis Hopper, son précédent propriétaire, a percé l’œuvre de deux balles lors d’un accès de folie. Andy Warhol, trouvant cela cocasse, a rehaussé l’œuvre de crayon en indiquant les deux trous. Cette provenance particulière, doublée de l’anecdote a permis à l’œuvre d’être adjugée à 10 fois le prix de son estimation.

Conclusion

Cette méthode d’analyse vous permettra d’avoir une idée plus précise de la valeur d’une œuvre d’art, en partant de son contexte général pour aboutir à la feuille unique que vous souhaitez évaluer. Cette technique tente d’objectiviser un prix influencé par de nombreux facteurs. Même les maisons de vente ne se risquent pas à avancer un nombre précis mais bien une estimation.

J’aimerais terminer en évoquant d’autres facteurs externes, sur lesquels l’acheteur n’a pas beaucoup de prise. Le premier est le phénomène de mode : certains artistes disparaîtront des salles de ventes, quand d’autres seront réhabilités. Cela arrive quand un collectionneur prestigieux ou un musée fait l’acquisition d’une œuvre d’un artiste, ou quand des universitaires font paraître un catalogue raisonné de l’artiste, par exemple. Toute activité autour de l’artiste peut le faire revenir au-devant de la scène.

Ensuite, et j’aurais peut-être dû commencer par là, la valeur d’un objet n’est fixée que dans un contexte inédit d’offres et de demandes. Le marché de l’art, parfois opaque, dicte ainsi la valeur de l’art. Néanmoins, dans le cas de l’estampe, la spéculation n’a cours que sur de rares pièces, ce qui ne remet pas en cause la méthode présentée ici. Il est donc important d’analyser les résultats de ventes aux enchères, par exemple – nous en reparlerons !

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