Les années noires de la peinture Allemande

Visite de l’exposition “Les années noires” à Berlin

C’est dimanche. Arrivé à la fin de la journée, une envie pressante me fait sauter sur mon vélo pour pousser les portes de la Hamburger Bahnhof, musée d’art contemporain à Berlin. L’expo finissait dans quelques jours et je ne pouvais pas rater ça : les peintres modernes allemands et leur rapport à l’autorité nazie.

Un art “dégénéré”, déclassé, et même interdit par les nazis. Mais l’art dégénéré, c’est ce qui me plaît, et c’est ce que je suis venu voir à la Hamburger Bahnhof de Berlin. D’ailleurs, si vous ne connaissez pas ce musée, il vaut largement le détour, puisqu’il est le palais de l’art contemporain de Berlin.

L’art “dégénéré”

Car depuis le début du 19ème siècle, le tournant de l’art divise les amateurs. Pour les nazis, ce n’est pas compliqué. Tout ce qui a existé avant le 20ème siècle est, bon gré mal gré, considéré comme de l’art. Et tout ce qui a vu le jour pendant la vie du Führer a le don de l’énerver.
Ainsi, à son accession au pouvoir, Hitler s’autorise à avoir le dernier mot sur toutes les questions se rapportant à l’art.

Puisqu’il a en horreur les “immondices” que produisent les groupes picturaux du début du siècle (Die Brücke, Der Blaue Reiter), Hitler fait confisquer les œuvres de nombreux peintres, les destitue de leur fonction de professeurs et organise la fameuse exposition des arts dégénérés à Munich. En parallèle de l’exposition Entartete Kunst (arts générés), était exposé l’art officiel, “pur”, inspiré de la tradition gréco-latine et prônant les valeurs du nazisme.

Mais c’est l’exposition “les années noires” que je veux relater aujourd’hui.
Les œuvres accrochées sont issues de la Neue Galerie, fameuse pour être le conservatoire de l’art moderne allemand de Berlin. Malheureusement, elle est en travaux depuis 2015 et je n’ai pas eu l’occasion d’en admirer les collections.

Je passe rapidement dans la première salle, qui ne m’inspire rien de bon. Elle traite des peintres italiens sous Mussolini, et du lien entre les allemands fascistes et les italiens fascistes. Mais moi, je veux voir de la peinture allemande.

L’expo est ensuite divisée en trois zones : la montée du nazisme, les peintres sous la dictature et le temps des persécutions.

Si vous ne savez pas comment je visite une exposition, je vais vous donner ma technique, elle est toute simple. Je traverse toute l’exposition en m’ébahissant (rapidement) devant quelques tableaux. Puis je reprends depuis le début, en lisant les descriptions et en passant davantage de temps devant *mes* chefs d’œuvres.

Et des chefs d’œuvres, il y en avait ! Après avoir passé des peintures plutôt habituelles de Karl Hofer, Emil Nolde, je tombe sur un tableau d’Edvard Munch. Il faut savoir qu’en plus d’être le père spirituel de l’expressionnisme, cet artiste était apprécié de quelques dirigeants nazis. Ces derniers, parfois amateurs de peintures modernes, ont tenté de faire accepter l’expressionnisme grâce à sa filiation avec Munch. Malin, mais ça n’a pas suffit, car n’oublions pas qu’il n’y avait qu’un chef à la barre, et qu’il n’aimait pas les modernes.

Plusieurs œuvres vraiment intéressantes croisent mon chemin, que ce soit une vision de l’atelier excessivement colorée de Kirchner avec, en vis-à-vis, un Feininger anguleux et pastel représentant le quartier de Treptow à Berlin.

Mais mon premier temps d’arrêt fut devant deux autoportraits de Karl Hofer. Deux portraits quasiment identiques, à peu d’exceptions près. Pourquoi s’être représenté deux fois, dans la même position et dans un style semblable ? J’apprends, en lisant le panonceau, que le premier portrait, de 1935 a été confisqué. Ainsi, Hofer a repeint exactement le même portrait deux ans plus tard, en 1937. Pas de chance pour ce pauvre Karl, qui a dû reprendre toutes ses peintures, un peu plus tard, quand son atelier fut bombardé (on est en 1940). Il faut que vous voyiez ces deux autoportraits, peints en pleine période d’obscurité…

Karl Hofer, deux autoportraits

Deuxième salle, présentant la relation entre les peintres et le pouvoir. Et là, je déchante. Je me rends compte que, si certains peintres parmi les plus connus ont résisté ou ont pris la tangeante, de nombreux artistes se sont, au mieux, mollement accommodé du pouvoir en place en acceptant les subventions, et au pire, sont devenus artistes officiels du régime.

Je tombe finalement nez à nez avec une merveille que vous connaissez (on dit qu’en Allemagne de l’Est, on la voyait dans chaque foyer berlinois). Je parle de l’Ile des Morts, d’Arnold Böcklin, cette pièce maîtresse de l’art symboliste allemand. Peut-être l’avez-vous vue dans un musée, voire dans plusieurs… Car il en existe cinq versions différentes.
En tous cas, cette œuvre plaisait à Hitler, comme on peut le constater sur une photographie représentant le dictateur devant la fameuse peinture. Avec ça en tête, il va m’être plus difficile de m’extasier devant l’Ile des Morts à présent. Mais ça ne m’empêchera pas de faire un billet sur cette peinture mystérieuse, qui laisse songeur et porte une histoire aussi intéressante que ses qualités esthétiques.


L’Ile des morts de Böcklin, accompagné du poème symphonique de Rachmaninov du même nom.

En face, en traversant la pièce je m’assois sur l’unique banc de l’exposition. Qui dit banc, dit chef d’œuvre. Surtout quand on s’autorise à placer un seul banc dans 200m2 de galerie.

J’ai de la chance : ce banc est positionné pour observer Flandern d’Otto Dix. Je ne vous dirais jamais aussi combien j’apprécie ce peintre. Il faut voir ce Flandern en vrai. Si vous avez déjà vu le polyptique sur la guerre d’Otto Dix, vous savez de quoi je parle. Ce sont des œuvres qu’on ne peut reproduire sur un catalogue.

Flandern, les Flandres, Otto Dix

L’exposition touche à sa fin. On a quand même accroché un Picasso pour la forme avec une sacré acrobatie dans l’interprétation qui en est donnée pour la faire coller à cette expo. Ça ne fait rien, c’est une belle pièce cubiste de deux mètres de large, tout de même.

Et le clou du spectacle. Parce qu’une bonne mise en scène d’exposition doit offrir un final. Quand on a déjà vu Flandern d’Otto Dix, on ne se laisserait pas surprendre si facilement. Et pourtant, je tombe en pâmoison devant Der Nacht über Deutschland, un polyptique rappelant fortement celui dont j’ai parlé plus haut. Mais si celui de Dix représentant ceux qui prennent part à la guerre, aussi misérables qu’ils soient, cet ensemble de tableau de Horst Strempel donne une voix, une toute petite voix, aux victimes des camps de concentration.

Der Nach Über Deutschland (nuit sur l'Allemagne), Horst Strempel

On ne peut pas représenter l’horreur, on le sait. On fait comme on peut. On les a accusé de mentir, parfois, ces victimes, à la sortie des camps. On en a fait des films. Des documentaires, mais aussi des films de fictions. Pourtant il est impossible de représenter l’horreur, la barbarie et l’état pitoyable des victimes des camps. Aucun acteur ne peut être artificiellement amaigri comme l’ont été ces êtres, sous peine d’en mourir.

Ces hommes, femmes et enfants que l’on voit, sur le panneau droit, s’enserrant mutuellement. Ces prisonniers, que l’on croirait enfermés par les bords du cadres, dans cette petite boite que dessine le panneau inférieur. Et au centre, les baraquements, et ces êtres humains, qui nous regardent, qui s’entassent sur le barbelé pour nous interpeler. Qui nous rappellent la misère que vivent les personnes enfermées dans un camp, quel qu’il soit.

Luc Bertrand

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