Évaluer une estampe

Quelle est la technique utilisée ?

Pour estimer une estampe, il faut en premier lieu étudier le rapport de l’artiste avec la technique mise en œuvre. Est-ce une technique qu’il a souvent pratiquée ? Qu’il aimait ? Ou, au contraire, s’agit-il d’une technique anecdotique dans son œuvre ? Beaucoup de peintres-graveurs se sont essayés à différentes méthodes d’impressions auxquelles ils avaient accès.

Le peintre naïf Ivan Rabuzin, pour la petite histoire, a réalisé toute une série de gravures pour faire plaisir à son fils qui l’avait initié à cette technique. Finalement, après quelques dizaines d’éditions, il lui a confié qu’il n’aimait pas la gravure…

La notion de rareté revêt, ensuite, une importance capitale dans l’estimation du prix d’une estampe. Cependant, qui dit rare ne dit pas toujours cher, car même si la production d’estampe d’un artiste est restreinte, elle n’en acquiert pas automatiquement une grande valeur.

Mais la tendance existe, comme l’illustrent les lithographies de Francis Bacon. Si elles ont une grande valeur par leur rareté, l’artiste ne tenait pas à en superviser la production et rechignait à les signer.

Francis Bacon gravure eau-forte lithographie estampe
Francis Bacon, Peter Baer I, 1976, éd. de 100 (© Artcurial)

À l’autre bout du spectre, il n’est pas difficile de trouver une gravure de Dali signée pour quelques centaines d’euros, noyée dans sa production faramineuse.

Quelle est l’implication de l’artiste ?

Toutes les estampes d’un artiste ne se valent pas. L’implication dans le processus de création a une importance majeure.

Les techniques les plus directes comme la lithographie permettent une implication maximale du peintre qui dessine à même la pierre. Au contraire, pour une gravure sur bois, par exemple, l’artiste doit acquérir une technique nouvelle et fastidieuse. La gravure de la planche peut être laissée à un professionnel, ce qui réduit l’implication de l’artiste.

On s’approche de la notion d’estampe « originale » . Selon Mourlot – imprimeur de légende – une lithographie est originale dès lors que l’artiste conçoit une image avec une technique en tête et qu’il en supervise la production (même de sa maison de campagne…).

Il y a donc un large continuum allant de l’artiste qui dessine l’image, réalise l’estampe et fait l’impression lui-même (éventuellement à la main) à l’artiste qui laisse reproduire une de ces œuvres sur une feuille blanche préalablement signée. Entre ces deux pôles se trouve un ensemble de situations diverses qui modifient subtilement la valeur d’une œuvre. Ce n’est pas simple !

La justification (numérotation, signature…)

Dans le cas d’une estampe, le mot « justification » fait référence à TOUT ce qui n’est pas le papier ou l’image. C’est-à-dire toutes les inscriptions en dehors de l’image, sur les marges et au dos de l’œuvre. Le plus souvent au crayon à papier, elles « justifient » l’édition et montrent l’implication de l’artiste.

En théorie, on trouve la numérotation en bas à gauche (sur le nombre total de l’édition : « 15/50 ») et la signature de l’artiste en bas à droite. Dans les faits, de nombreuses subtilités existent et il n’est pas inutile de les détailler !

La numérotation, par exemple, peut être en chiffre arabe (73/100), pour le tirage classique, ou en chiffre romain (IX/XX), pour les épreuves hors de l’édition. Quand la numérotation est remplacée par des lettres, il s’agit d’un « état ».

En effet, l’estampe, avant d’être approuvée par l’artiste qui y appose son « bon à tirer », passe par un certain nombre d’états. En plus des 100 tirages numérotés pour l’impression, par exemple, on réservera aussi quelques feuilles pour l’artiste (E. A., épreuve d’artiste), pour les imprimeurs, l’éditeur ou les amis de la famille. Ces impressions supplémentaires ne devraient pas dépasser 10% de la production et portent les mentions E. A ou H. C. (hors commerce).

À droite, un « état » de la célèbre lithographie d’Otto Dix portant des indications techniques et des repères de couleur (de la main de l’artiste). Cette œuvre a été adjugée deux fois plus chère que l’édition classique en 2016.

Cette complexité invite le collectionneur à toujours consulter le catalogue raisonné de l’artiste avant de mettre la main au portefeuille pour un tirage supposé « rare ». Le même support aura pu servir à faire de nombreuses impressions que des éditeurs peu scrupuleux justifient en petites séries pour créer l’illusion de la rareté. À ce propos, Hundertwasser, qui aimait tirer de petites éditions de la même œuvre (pour varier les couleurs) avait fait un pied de nez au milieu en numérotant en continu la totalité des sous-séries. Ainsi, une feuille portait la mention (XIX/XXX et la mention 19/250). Quel provocateur.

Hundertwasser sérigraphie estampe valeur œuvre d'art
Hundertwasser, 684, Ein Regentag mit Walter Kampmann, 1969 (© Hundertwasser Foundation)

Cette sérigraphie d’Hundertwasser est une édition de 170 divisées en 8 variantes de couleur, toutes listées en bas à gauche, en plus de l’édition totale.

Pour finir, toute mention supplémentaire est à prendre en compte, qu’elle soit manuscrite ou non, de la main de l’artiste ou pas. On peut ainsi observer la mention du titre de l’œuvre, des indications techniques de la part de l’imprimeur au dos de la feuille, ou encore une dédicace de l’artiste. Tout ceci peut, dans certaines conditions, faire varier la valeur.

Cela prend parfois un tour absurde : je pense aux estampes de Picasso signées en rouge qui sont vendues plus chères que les autres. Quel mystère se cache derrière ce crayon rouge ? Aucun : Picasso n’avait pas de crayon à papier sous la main. Du coup, les tirages « signés en rouge » sont plus rares…

picasso gravure estampe (©Swann Auction)
(© Swann Auction)

Pour finir, sachez que, bien souvent, les mêmes pierres sont utilisées pour tirer des lithos signées et non signées (insérée dans des revues d’art, par exemple). On peut ainsi acquérir une très belle lithographie pour une fraction du prix de la même œuvre signée, alors que l’implication de l’artiste est identique.

 

L’état de conservation

Malheureusement, si la gravure ultra-rare de Soulages que vous avez trouvé dans le grenier familial est jaunie et porte de vilaines traces de scotch (même au verso) je suis au regret de vous annoncer qu’il ne vous reste plus qu’à la refourguer à un candide qui n’aura pas lu ce guide !

Blague à part, l’état de conservation d’une estampe est primordial. Car l’estampe est un multiple et fait partie d’une série, au contraire d’une peinture qui est unique. Et si la patine sur une toile de maître sera considérée comme un atout, la moindre imperfection sur le papier d’une estampe en fera chuter le prix.

Mon conseil : allez voir l’œuvre et inspectez le tirage sous tous les angles (exigez de voir la feuille hors de son cadre ou de son passe-partout) ou, pour un achat à distance, faites confiance à une galerie spécialisée qui n’aura aucun intérêt à vous mentir sur l’état de l’œuvre sous peine de perdre un client et d’éroder sa réputation. A ce sujet, je tiens à préciser que toutes les maisons de ventes aux enchères n’ont pas la même fiabilité. Ne vous y fiez qu’après une première expérience réussie.

Un dernier détail qui a son importance : toutes les techniques d’impressions ne produisent pas des estampes homogènes. Alors qu’une sérigraphie de Warhol imprimée à plusieurs milliers d’exemplaires sera « identique » à une autre de la même série, il peut y avoir de grandes variations dans le tirage d’un bois gravé. Cela tient, évidemment, à la nature du support. Si on n’imagine pas user une pierre lithographique de si tôt, il n’en va pas de même pour une gravure sur lino.

Les gravures en pointe sèche (de Rembrandt, au hasard) son appréciées des collectionneurs car elles reproduisent les fines barbes laissées par la pointe sillonnant le métal. Autant vous dire qu’après quelques dizaines d’impressions, il faut une bonne loupe pour avoir la chance de les observer.

Ce que je veux dire, c’est que dans le cas de gravures (sur bois ou sur métal), il est judicieux de comparer les impressions d’une même image et, éventuellement, d’avoir un tirage de référence à l’esprit. Concrètement, une impression de mauvaise facture présentera des couleurs faiblardes, des couleurs passées, un peu comme un tampon encreur en fin de parcours.

On observe des différences d’impressions sur cette gravure de Conrad Felixmüller. Pour tout vous dire, j’ai eu entre les mains l’exemplaire de droite que j’ai laissé au vendeur malgré le prix attrayant.

La provenance de l’estampe

La provenance d’une œuvre d’art, c’est le chemin qu’a emprunté l’œuvre avant d’arriver sur le mur de votre salon. Elle peut augmenter la valeur de l’œuvre si elle est courte (de l’artiste à l’acheteur), irréprochable (traçable) ou exceptionnelle (l’œuvre a appartenu à une personnalité ou à un collectionneur de renom). Mais au contraire, elle peut desservir la valeur de l’œuvre si elle est floue ou incomplète. Attention, cependant, aux provenances trop belles pour être vraie : certains vendeurs n’hésitent pas à les inventer de toute pièce.

Andy Warhol Mao sérigraphie
Andy Warhol, Mao, sérigraphie, 1972, éd. importante en différentes couleurs (© DR)

Cette sérigraphie de Warhol a une histoire amusante. L’acteur Denis Hopper, son précédent propriétaire, a percé l’œuvre de deux balles lors d’un accès de folie. Andy, trouvant cela cocasse, a rehaussé l’œuvre au crayon en entourant les deux trous. Cette provenance particulière, doublée de l’anecdote, a permis à l’œuvre d’être adjugée à 10 fois son estimation.

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