Guide du papier (partie 2)

Si vous êtes arrivé jusque là, nul doute que vous vous intéressez au papier ! Nous allons rentrer, dans cette deuxième partie du Guide du papier, dans des considérations historiques et techniques. Malgré cela, je pense que la lecture de cette page en reste agréable et que vous apprendrez quelques petites choses… En avant !

La fabrication du papier (en 1880)

Même si vous n’êtes jamais allé voir un moulin à papier quand vous étiez enfant, je suppose que vous connaissez plus ou moins la façon dont sont fabriquées les feuilles de papier. Sommairement, le papier est composé de fibres de coton formant la pâte à papier qui prend ensuite la forme de la feuille, qu’il ne reste plus qu’à faire sécher.

Pour ne pas se perdre dans des explications techniques, j’ai choisi de vous présenter la manière dont était fabriqué le papier en 1890, grâce à un succulent document d’époque.

Une petite mise au point sur la structure de la feuille, pour commencer.

Une feuille de ce beau papier blanc et lisse – que vous négligez, ingrats, que vous salissez sans motif et déchirez sans regret – cette feuille, dis-je, est tout à fait comparable à du feutre. Si vous regardiez la surface avec une loupe ou verre grossissant, vous y distingueriez alors des milliers de petites fibres, blanches, minces, tortillées.

Une structure composée de vieux chiffons – quelle idée !

Il vint à l’idée de je ne sais quel inventeur – l’histoire n’a pas conservé son nom – de prendre, pour fabriquer le papier, des fibres végétales déjà plus ou moins désagrégées et assouplies, déjà plus ou moins blanchies, des fibres ayant déjà servi sous une autre forme, sous forme de fils, de tissus. En un mot il imagina de faire du papier avec des chiffons.

Les étapes de fabrication du papier (à la main)

Le lessivage. Des ouvrières coupent les chiffons par petits morceaux, puis mettent à part dans un coffre à compartiments, selon leur qualité, les chiffons gros ou fins blancs, de couleur claire ou de couleur foncée ; ils serviront à fabriquer des papiers de qualité différente. On les bat et on les secoue, pour en ôter la poussière ; puis, ils sont lavés à l’eau dans une grande cuve. Ce lavage ne suffira pas, ils doivent être lessivés.

Le blanchissement. La première chose à faire, à ce moment, est de blanchir cette pâte, qui est d’un gris sale produit par le mélange des chiffons de toutes couleurs.

La formation de la feuille. L’ouvreur prend en main une sorte de tamis en façon de cadre rectangulaire, qu’on nomme une forme. L’ouvreur puise, avec cette forme, une certaine quantité de pâte ; par une légère secousse, il l’étale bien également. Il enlève sa forme de la cuve : l’eau s’écoule à travers les fils comme à travers un crible ; la pâte reste, formant sur le fond de la forme une couche mince.

Le séchage. Un second ouvrier, appelé coucheur, saisit la forme pleine et la renverse. Il retire ensuite la feuille formée en y appliquant un feutre blanc. La couche de pâte déposée, encore extrêmement molle, se détache du fond de la forme et tombe sur le feutre, où elle reste étalée.

L’encollage. Le papier fabriqué ainsi serait du papier buvard. Lors donc que le papier est destiné à recevoir l’écriture, il doit être collé. La colle unit les fibres du papier, le rend plus solide ; en même temps elle bouche les pores, les espaces excessivement petits qui existaient entre les fibres enchevêtrées.

Cette explication provient de C. Delon, Histoire d’un livre, 1884

Micro histoire du papier

Puisque ce guide a vocation à guider et non à nous rendre experts en la matière, j’ai décidé de vous présenter une histoire très courte, vue de la lune, même, des origines du papier.

L’histoire du papier remonte à au moins -500 avant J.C. en Chine, où ont été retrouvées des fibres entrelacées par des archéologues. On pense que le papier s’est lentement diffusé en Asie, puis en Europe en suivant la route de la soie. Les Arabes en ont amélioré la technique en introduisant le moule à forme.

En Europe, la première manufacture est apparue au Moyen-Âge à Cordoba. Cet artisanat arrive ensuite en Italie par les croisades. Les Allemands et les Français en ont marre d’importer leur papier et décident d’ouvrir leurs propres moulins. En 1492 ouvre le célèbre moulin d’Arches, qui n’est pas le premier de son genre en France.

Plus tard, l’artisanat du papier s’étoffe en Europe et en Amérique. Aux XVIIIè et XIXè siècles apparaissent de nouvelles techniques de fabrication, comme la machine à papier, permettant plus de volume pour soutenir la consommation grandissante.

Finalement, la machine à papier est introduite en Asie… La boucle est bouclée ! Deux traditions s’opposent donc : les papiers occidentaux et orientaux, dont les caractéristiques proviennent du type d’écriture : au pinceau en orient et à la plume en occident.

Le légendaire moulin d’Arches

Je ne peux m’empêcher de concentrer mon attention pour quelques paragraphes sur le légendaire moulin d’Arches. Si l’on retrouve ce nom mythique sur la majorité des estampes modernes (et plus anciennes, bien sûr), c’est grâce à la superbe qualité de leur papier, fabriqué selon les règles de l’art, mais pas seulement.

L’histoire du moulin d’Arches est liée à des personnalités célèbres qui ont contribué, de par leur réputation ou leur activité, à créer l’aura de la marque telle qu’on la connaît aujourd’hui.

fabrication papier estampe lithographie gravure sur bois
Cadres formant les feuilles de papier (©DR)

Son histoire commence en 1492, la même année que la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Dès ses débuts, le moulin d’Arches fournit le papier permettant l’impression des chroniques de Nuremberg, illustrée par Dürer. Autant vous dire que la barre était placée très haut.

Arches prospère pendant les siècles suivant, jusqu’à rencontrer la trajectoire de Beaumarchais, qui décide d’acheter le moulin. Son projet, non des moindres, est d’imprimer l’œuvre complète de Voltaire, ce qu’il fera pendant sept années, pendant lesquelles ils perfectionnera les procédés de fabrication.

Un peu plus tard, pendant l’Empire, Napoléon commandera deux millions de feuilles d’un format jamais vu auparavant pour illustrer ses chroniques de la campagne d’Égypte. Ces feuilles, hors-normes, portent le nom de « Grand Monde », « Grande Égypte » ou encore « Éléphant » (tout un programme). Pour ne pas dépareiller, l’empereur a aussi commandé un meuble spécialement réalisé pour contenir les 23 volumes de son œuvre.

Au XIXème siècle, bien sûr, le nom d’Arches est associé aux plus grands artistes ayant pratiqué la gravure et la lithographie. Mourlot ne jurait que par le vélin d’Arches, mais peut-être bénéficiait-il simplement de ristournes pour la grande quantité de papier commandée !

Informations pratiques

Je mets cette partie à la fin de ce mini-guide du papier pour ne pas le surcharger. Voici donc quelques informations de référence sur les grammages du papier, les formats et les filigranes de Moulins réputés.

Le grammage est le rapport entre la masse du papier et sa surface, exprimé en gramme/m². Je donne quelques exemples de grammage moyen pour situer quelques papiers.

Papiers…
À cigarette : entre 15 g/m²
Journal : 40 g/m²
D’imprimante : 80g/m²
Vélin d’Arches : de 120 à 400 g/m²
Couverture de livre souple : 250 g/m²
Pour aquarelle : 500 g/m²

Pour indiquer le format d’un papier, plusieurs systèmes sont utilisés, comme le système ABC (A4, A3…) ou le format français traditionnel qui a porté les noms des papetiers historiques (Jésus, Raisin…).

Enfin, les estampes japonaises (Ukiyo-e) disposent de leurs (nombreux) propres formats que je détaillerai dans un article ultérieur.

format du papier Demi-raisin 32,5 × 50

Raisin 50 × 65
Jésus 56 × 76
Colombier 60 × 80
Petit Aigle 70 × 94
Grand Aigle 75 × 105
Grand Monde 90 x 126
Univers 100 × 130

Voici enfin les filigranes de moulins réputés. Je rappelle que les filigranes sont les empreintes laissées sur un coin de la feuille, permettant d’identifier le fabricant.

Note : je ne présente que les filigranes des feuilles employées couramment pour la réalisation d’estampes.

Filigrane Papier moulin Whatman

Filigrane Papier moulin Whatman

Whatman, moulin dans le Kent au Royaume-Uni. Au XVIIIème siècle, James Whatman est à à l’origine du wove paper ou papier vélin, le premier papier qui ne comporte pas de marques de vergeures, les fils de fers composant le cadre qui forme la feuille. C’est aussi le premier moulin à tourner entièrement grâce au moteur à vapeur.
Filigrane Papier moulin Hannemühle Hannemülhe. Fondé en 1584, la fonction première de ce moulin était de fournir du papier à l’administration du Duc de Brünswick en Allemagne. Le roi Georges III d’Angleterre était, à l’époque, un de ses clients réputés. Le nom du moulin et son filigrane provient de Carl Hahne qui lui donna son patronyme, signifiant coq (Hahn).
Filigrane Papier moulin Lana Filigrane Papier moulin Lana La Papeterie de Lana. Depuis plus de quatre siècles, la papeterie située à quelques kilomètres d’Arches poursuit sa tradition de papier de qualité. Connue surtout pour son papier fin d’emballage, on y produit aussi des papiers au moule grâce à une machine à cylindre. La papeterie est aussi connue pour réaliser des filigranes personnalisés. 1590 est le nom de leur papier vélin.
screen-shot-2016-09-26-at-18-26-21 Johannot. Le vélin pur fil Johannot était originellement composé à 100% de lin. Seul le nom est resté pour un vélin léger, adapté à la gravure. Ce papier est à présent fabriqué au moulin d’Arches.
 BFK Rivers papier Vélin BFK Rives. Appartenant désormais à l’entreprise Arches, le célèbre vélin BFK Rives est moins apprêté et plus blanc que le vélin d’Arches.
Vélin d'arches papier vergéscreen-shot-2016-09-26-at-18-29-58 Arches. Les différentes gammes de vélin d’Arches que je ne présente plus. La série 88 est spécialement conçue pour la sérigraphie.
Moulin du Gué Papier Vélin Archesscreen-shot-2016-09-26-at-18-31-04 Moulin du Gué. Cette gamme de papier est spécialement réalisée pour les gravures intaglio. Les trois fleurs du filigrane représentent les 15% de lin qui entrent dans la composition du papier.

J’espère que vous n’êtes pas trop sonné par toutes ces informations de référence. Vous pourrez y revenir si vous avez besoin d’identifier une feuille. Pour l’instant, je vous invite à continuer la lecture du Guide de l’estampe !

Partie suivante : Chapitre II – Collectionner > 

© Sauf indication contraire les images proviennent The Book of Fine Paper de Sylvie Turner

Share Button